Les doutes au moment de sa création étaient dus au fait que nombre de situations, en particulier les actes et les propos transphobes ne figurent pas explicitement dans le texte de la loi. Ils étaient également dus au fait que nombre de personnes doutaient de l’efficacité de l’institution chargée de la faire respecter.
Ces doutes sont toujours présents, mais la condamnation du député Vanneste est une première, en tout cas en Europe francophone. Ce jugement affirme clairement que "l’orientation sexuelle n’est pas seulement un comportement mais définit également la personne et doit par là même être protégée contre des propos injurieux qui sont contraires à la dignité".
Il a suffisamment de poids pour que les fondamentalistes de tout bord s’inquiètent. Ils ont compris qu’ils ne pourront plus se cacher derrière leur utilisation de tel ou tel texte ni derrière leur propre lecture de ces mêmes textes pour se dédouaner de leurs responsabilités. En France en tout cas, ces actes sont devenus pénalement répréhensibles et il ne sera plus possible de dire "je n’y suis pour rien, c’est tel ou tel texte qui le dit, donc c’est la vérité !". On ne pourra plus si facilement utiliser Dieu et/ou la foi pour tenter de légitimer ses propres préjugés homophobes et/ou transphobes pour se dédouaner de sa propre responsabilité.
Mais est-ce que tout est réglé pour autant ? Tous les pays d’Europe sont loin de disposer d’une telle loi condamnant les actes et propos de cet ordre (le mieux étant bien sûr qu’elle condamne d’un coup tous les actes et propos discriminatoires, pas seulement ceux concernant l’homophobie et/ou la transphobie). De plus la portée de la loi française par rapport aux discriminations subies par les personnes transsexuelles, transgenres et/ou intersexuées n’est pas encore établie.
Est-ce que cette loi va permettre de combattre efficacement les actes discriminatoires au travail ou dans les familles ? c’est encore loin d’être établi.
Et il existe un lieu ou l’homophobie et la transphobie règnent encore sans contestation, c’est l’idéologie d’une forte proportion des psychiatres, des psychanalystes et autres thérapeutes "officiels". Cette idéologie est érigée en vérité révélée dans la plupart des hémicycles universitaires, là où on déforme sans cesse de nouvelles générations de professionnel-le-s. C’est aussi le cas dans une bonne partie de la presse dite "de vulgarisation".
C’est ainsi que les éditions Robert Laffont nous ont récemment gratifiés d’un ouvrage dit de "vulgarisation" intitulé "Dolto en héritage II - Fille ou garçon : la naissance de l’identité sexuelle", par une certaine Edwige Antier.
ActUP Paris avait déja eu l’occasion de réagir aux propos de cette auteure en 2005, force est de constater qu’elle ses propos n’ont pas évolué.
En page 93 de son ouvrage, l’auteure ose affirmer que "Quel devenir pour les enfants ayant un comportement correspondant aux stéréotypes de l’autre sexe ? [...] Les parents doivent confier leur propres doutes au médecin qui étudiera leur rôle dans le couple et les aidera à revisiter leur petite enfance".
L’auteure continue dans le même style :
P95, elle prétend que "Certains laissent pousser en de longues boucles les cheveux de leur garçon passé la petite enfance, alors même que leur visage commence à se marquer de masculinité. Ils apparaissent comme des anges sans sexe, devant lesquels les étrangers hésitent : ’Oh la mignone petite ! Ah ? C’est un garçon ? pardon...’ Les parents jouent ainsi de l’identité sexuelle de leur enfant. le garçonnet n’y perdra pas son identité d’homme mais risque fort de devenir pervers, jouant de masques et de manipulations [...]".
Vous avez bien lu. L’enfant risque de devenir pervers ! Rassurez-vous, c’est juste ce que l’auteure prétend.
Le reste est à l’avenant. En fait, elle nous ressasse le vieux préjugé classique selon laquelle la différence de l’enfant qu’il s’agisse d’homosexualité et/ou de transgendérisme et/ou de transsexualité ne serait que le reflet des problèmes des parents et du fait que ceux-ci n’auraient pas assez valorisé la masculinité de leur garçon ou la féminité de leur fille. Elle prétend, bien sûr, qu’elle a obtenu de magnifique résultats avec les enfants, en les ramenant dans le droit chemin et qu’ils en sont très heureux des décennies plus tard....
En ce qui concerne la transsexualité, elle ose même légitimer ses préjugés en citant Stoller et Chiland, deux auteurs tristement célèbres pour leur totale incapacité à comprendre les personnes dont ils se sont emparés, pour leur incapacité à admettre leurs propres limites et pour la stigmatisation et la pathologisation forcenée des personnes transsexuelles qui en a suivi. C’est plus facile d’affirmer qu’untel est un malade que d’admettre qu’on y comprend rien et que la différence de l’autre nous fait très peur.
Les associations LGBTI savent bien aussi combien elles reçoivent de personnes qui ont parfois la cinquantaine, qui ont vécu tant bien que mal dans le moule standard pendant des années, au point d’avoir parfois des enfants. Ces personnes ont joué un rôle, porté un masque, fait ce qu’on attendait d’elles pendant des décennies. Ce faisant, elles ont charrié leur mal être, souvent énorme. Leurs proches en ont pris plein la figure. Quant aux personnes, elles sont souvent dépressives, en situations professionnelles délicates, avec une vie affective et amoureuse chaotique, quand elles ne sont pas dépendantes de telle ou telle substance, qu’elles ne pratiquent pas l’automutilation ou qu’elles ne sont pas suicidaires.
Les associations savent combien de temps il faut parfois à ces personnes pour pouvoir mettre des mots sur ce qu’elles vivent, combien il leur est difficile de pouvoir exprimer et affirmer leur vrai visage et de remettre de l’ordre dans leur vie et de trouver un équilibre qui intègre pleinement leur différence.
Ce que Mme Antier ne dit pas, c’est qu’avec leurs antennes, les enfants sentent très bien que leurs parents ne les acceptent pas tels qu’ils/elles sont et qu’ils exigent d’eux qu’ils/elles jouent un rôle qui est décidé pour eux. Les enfants qui n’ont pas été accueillis et acceptés pour eux-mêmes, qui n’ont pas reçu de confirmation affective développeront une identité de façade qui leur permettra de se cacher du regard des autres et de faire ce qu’on attend d’eux. Quand ces mêmes enfants se retrouvent dans le cabinet d’un "thérapeute" qui a une idéologie semblable à celle de Mme Antier, ses antennes lui permettront très vite de comprendre où l’adulte veut en venir et il s’adaptera, une fois de plus, afin de se protéger et d’éviter les ennuis.
Ce faisant, les thérapeutes qui ont de telles pratiques participent pleinement de ce que Alice Miller appelle la pédagogie noire et qu’elle dénonce avec tant de force depuis des années.
Et, des décennies plus tard, le milieu associatif récupère des personnes dans un état parfois terrible, qui ne savent même plus qui elles sont à force d’avoir dû se cacher et d’avoir dû porter un masque.
Si dans sa forme, le langage de Mme Antier n’a rien à voir avec celui du député Vanneste, dans son fond, il nie tout autant l’aspect identitaire de la différence des personnes homosexuelles et/ou transsexuelles. En réduisant leur différence à ce qui serait seulement la résultante de difficultés des parents, ces propos nient tout autant la dignité de ces personnes. Pire encore, ils peuvent servir à normaliser de force des enfants sans défense qui mettront peut-être des décennies à se libérer de cette maltraitance. Ils contribuent également à maintenir dans l’enseignement universitaire et dans la formation des thérapeutes, les mêmes préjugés homophobes et transphobes comme des vérités officielles.
Il me semble important que le milieu associatif se saisisse d’un pareil enjeu dans les années à venir et qu’il oeuvre à contrer des idéologies qui servent à faire un mal considérable.