Les techniques mises au point par les médecins pour normaliser de force un maximum d’enfants intersexués ont été décrites avec précision, entre autres par l’embrylologiste Anne Fausto-Sterling [1]. Avec d’autres, elle décrit la manière dont ces derniers s’appuient sur l’ignorance et les préjugés des parents ou, quand cela ne marche pas, sur les omissions, le manipulations et les mensonges purs et simples pour aboutir à leurs fins. C’est ainsi qu’on a fait croire à des parents ignorants que la vie de leur enfant était en danger, qu’il était question de l’opérer d’une tumeur, etc.
Leur manière de cacher toute information sur ce qu’est réellement l’intersexualité et de faire croire aux parents qu’ils étaient seuls au monde avec la différence de leur enfant a également été bien documentée. Anne Fausto-Sterling a également réussi à démontrer les motivations ouvertement et viscéralement homophobes de médecins qui osaient affirmer que "les praticiens devaient dire aux parents d’enfants intersexués que leur enfant n’était pas condamné à grandir avec des désirs anormaux et pervers car ces derniers confondent complètement hermaphrodisme et homosexualité" [2].
Mais tout cela est apparu à la fin de la seconde guerre mondiale et, maintenant que les personnes intersexuées luttent depuis quinze ans pour le respect de leur corps et de leur différence, on pourrait penser que les choses ont bien changé et que ces horreurs sont en voie de disparition. Hélas, la réalité n’est pas si simple !
Aux Etats-unis est récemment apparu un "consortium pour la gestion des désordres du développement sexuel" (DSD). Ce consortium de médecins a choisi de rebaptiser l’intersexualité de cette expression bizzare, qui, une fois de plus envoie aux enfants intersexués le message selon lequel ils seraient fondamentalement dysfonctionnels.
Alors même que cela fait plus de dix ans que les personnes intersexuées luttent pour le respect de leur dignité et pour que les nouvelles générations d’enfants ne subissent plus ce qu’elles ont subies, nous assistons soudainement à un terrible retour en arrière.
La branche U.S. de l’Organisation Internationale des Intersexués a examiné les documents à destination des parents et des médecins qui ont été produits par ce consortium. Ce faisant, elle ont démontré que ces publications sont fondamentalement transphobes et homophobes . En particulier le manuel destiné aux parents met fortement l’accent, sur l’affirmation selon laquelle, si l’enfant est pris en charge selon les directives du consortium, il aurait toutes les chances de ne pas être homosexuel ni transsexuel. Les souffrances de l’enfant qui se voit traité une fois encore de manière totalement arbitraire, sont une fois de plus niées. L’identité propre de l’enfant, qui, à de nombreuses reprises, ne correspond pas du tout à celle que des adultes lui ont assignée arbitrairement est tout autant niée. Comme dans les années 50, ce même document ne donne aucune information aux adultes sur ce qu’est vraiment l’intersexualité. Il se garde aussi bien de dire que la proportion de personnes intersexuées qui vivent des relations homosexuelles est largement supérieure aux 10% habituels dans la population. Il passe sous silence le fait qu’un certain nombre de personnes intersexuées, en particulier celles qui ont été corrigées arbitrairement par voie chirurgicale à la naissance, entreprennent des transitions afin de rétablir leur vraie identité.
De son côté, le manuel destiné aux médecins affirme que, si l’enfant est traité selon les directives du consortium, il a toutes les chances d’accepter l’identité qui lui est assignée et de devenir hétérosexuel. S’il en allait autrement, c’est que l’enfant souffre d’un trouble additionnel, par exemple d’origine psychiatrique. Si devenu adulte, il entreprend de corriger les opérations et les assignations arbitraires qu’il a subies, c’est encore et toujours le signe d’un trouble !
Bref, quoi qu’il arrive, l’enfant a toujours tort, et c’est toujours lui qui a un trouble !
Ce modèle est proposé comme un standard, que ses créateurs essaient d’imposer simplement en répétant partout que c’est un standard universel et que nul ne saurait s’y opposer. Le pire est que, pour des motivations qui ne sont pas encore claires, l’organisation ISNA , connue pour avoir été l’une des premières à s’engager pour la défense des personnes intersexuées, s’est engagée dans cette lutte aux côtés des médecins qui ont créé cette approche. Cela a poussé certains de leurs activistes les plus éminents, dont David Cameron à quitter ISNA et à rejoindre l’Organisation Internationale des Intersexués .
La lutte contre cette attaque homophobe et transphobe contre les personnes intersexuées mobilise des chercheurs de grand renom, comme le professeur Milton Diamond , qui, par le passé, à prouvé que les travaux du tristement connu John Money sont, au sujet des enfants intersexués et du caractère plastique de leur identité sexuelle, des faux [3].
Plus récemment, une autre pièce du puzzle a été mise à jour. Il a en particulier été établi que ce "consortium pour la gestion des troubles du développement sexuel" était en fait basé à l’Université Northwestern et que l’un de ses piliers est le tristement connu J. Michael Bailey qui s’est précédemment fait connaître par ses attaques contre les personnes transsexuelles (qui lui ont valu d’être démis de ses fonctions de doyen de la faculté de psychologie) ainsi que ses attaques contre les personnes bisexuelles. J. Michael Bailey est également connu pour ses liens avec des eugénistes homophobes et la communauté LGBTI américaine a dû, à plusieurs reprises, prendre vigoureusement position contre ses agissements.
La lutte contre ce consortium est loin de n’impliquer que les personnes intersexuées. Actuellement, c’est une importante proportion des activistes LGBTI de la communauté nord-américaine qui sont impliqués dans cette lutte. Cet engagement est d’autant plus important que c’est toute la communauté LGBTI qui est visée par les attaques de ce "consortium" qui abuse de ses positions académiques pour stigmatiser et pathologiser des personnes pour mieux les dominer.
Même si cette lutte se passe, pour l’essentiel, sur le territoire nord américain, elle est importante pour l’ensemble de la communaité LGBTI.
Le "consortium" à l’origine de cette crise a bien pour intention d’imposer son standard au monde entier, et les visées eugénistes de certains de ses membres montrent que leurs intentions ne se limitent pas à l’imposition d’un modèle qui va rendre encore plus difficile qu’aujourd’hui la vie des enfants intersexués.
[08.10.2006]
La lutte entre les membres visibles de ce consortium et l’Organisation Internationale des personnes intersexuées devient de plus en plus dure. Alice Dreger, la porte-parole du consortium n’hésite pas à attaquer personnellement le président de l’OII et l’organisation toute entière en affirmant qu’il s’agit en fait d’une organisation d’activistes transsexuels dont les buts sont évidemment idéologiques et qu’elle n’est pas constituée de personnes intersexuées. Elle essaie également de dévier les attaques en affirmant que, elle, au moins parle avec les médecins.
En plus de démontrer le caractère fallacieux de ces accusations, l’Organisation Internationale des Intersexes a réussi à mettre la main sur un document extrêmement intéressant, publié en 2001 par J. Michael Bailey et Aaron S. Greengerg dans les "Archives of sexual Behavior" .
Ce document est soumis à copyight, il ne peut donc être diffusé librement. Mais la traduction de son abstract (résumé) est déja très significative :
Au fur et à mesure que nous en apprenons plus sur les causes de l’orientation sexuelle, il devient de plus en plus probable que les parents puissent un jour choisir l’orientation sexuelle des enfants. Cette possibilité (qui permettrait de ne sélectionner que des enfants hétérosexuels) a engendré beaucoup de préoccupations parmi les personnes soutenant les droits des homosexuel-le-s. Une telle sélection a été condamnée comme très dommageable et comme moralement insoutenable. Mais malgré cette condamnation, et même si nous admettons, comme c’est notre cas, que l’homosexualité est tout à fait acceptable moralement, nous considérons que le fait de permettre à des parents de sélectionner des enfants hétérosexuels par des moyens éthiquements acceptables serait un acte éthiquement acceptable. Ceci donnerait aux parents la liberté d’élever le genre d’enfant qu’ils souhaitent élever. De plus la sélection d’enfants hétérosexuels pourrait être bénéfique aux parents et aux enfants et il est improbable qu’elle cause un dommage important.
Le reste de l’article peut être obtenu sur demande.
Ce document a été écrit par l’un des principaux piliers du groupe qui, sous le nom de DSD, essaie d’imposer son approché encore plus médicalisée, normalisante et stigmatisante de l’intersexualité. De plus, le consortium n’a pas pris ses distances d’une telle publication. Il est donc fort probable qu’elle corresponde aux vues de l’ensemble du groupe.
Il reste à écrire l’histoire du processus qui a amené ISNA et quelques personnes à s’impliquer dans une initiative fondamentalement homophobe et transphobe au prix de la manipulation des personnes intersexuées. Le fait que cette organisation ne soit pas une association "de terrain" et qu’elle soit constituée d’un tout petit groupe de personnes a probablement joué un rôle important.
Les personnes intersexuées n’ont pas toutes une identité sexuelle "non standard". Certaines personnes s’identifient clairement comme des hommes ou des femmes et adhèrent plus ou moins fortement aux standards traditionnels en matière de sexe et de genre. Si des personnes qui sont dans cette dynamique craignent le rejet des autres en raison de leur différence physique, il est possible qu’elles aient vu l’approche DSD comme un moyen de leur confirmer leur statut aux yeux de la société.
De telles motivations peuvent pousser des personnes qui ne sont pas sûres d’elles-mêmes à fermer les yeux sur les motivations des personnes qui leur proposent cette approche. Cela peut aussi les pousser à poser des actes homophobes et transphobes. Ca n’est pas la première fois que cela se produit. Il y a quelques années, des personnes transsexuelles qui s’affirmaient également comme hétérosexuelles poussaient de hauts cris à toute idée de collaboration avec le reste du monde LGBTI. Depuis, les choses ont changé, mais ca n’est pas allé sans mal.
[1] [Anne Fausto-Sterling
Sexing the Body
Basic Books 2000]
[2] [Money J., J. G. Hampson et al,
Hermaphroditism : recommendations concerning assignment of sex, change of sex and psychological management,
Bulletin John Hopkins Hospital, 97 1955]
[3] Milton Diamond, Ph.D. and H. Keith Sigmundson, M.D.
Sex Reassignment at Birth : A Long Term Review and Clinical Implications
Archives of Pediatrics and Adolescent Medicine [March, 1997]
http://www.hawaii.edu/PCSS/online_artcls/intersex/mdfnl.html