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Se découvrir intersexué-e

Publié le dimanche 13 août 2006.


Il n’est pas facile de se découvrir intersexué-e quand tous nos proches font tout pour nous cacher une vérité que nous pressentons depuis très longtemps. Alors même qu’il s’agit d’une forme de la condition humaine comme une autre, le regard que les autres portent dessus fait qu’il est difficile de l’assumer comme la richesse qu’elle est.

Alors docteur ? C’est un garçon ou une fille ? Euh...., oui !

Nous vivons dans une culture qui est obsédée par la détermination du sexe des enfants. Il n’est pas rare que des parents fassent des échographies d’abord pour savoir si leur enfant sera un garçon ou une fille. La plupart du temps, ces derniers n’imaginent pas qu’ils puissent recevoir une autre réponse. Mais cela se produit. Un peu moins de deux pour cent des enfants qui naissent ont un corps qui ne correspond pas aux stéréotypes "fille" ou "garçon" que la société a défini [1]. On dit de ces enfants qu’ils sont intersexués. Avoir un corps qui ne correspond pas aux stéréotypes habituels n’est donc pas si rare que ça.

Mais encore ? De quoi parle-t-on ?

Etre intersexué signifie qu’on est né avec un corps qui ne correspond pas aux stéréotypes traditionnels en matière de sexe. Cette différence peut s’exprimer de bien des manières. Elle peut être purement génétique ou purement physique ou les deux. Elle peut être visible dès la naissance ou n’apparaître que plus tard. Parfois on ne s’en rend compte qu’à la puberté.

Il arrive, par exemple, que naissent des femmes qui ont des chromosomes "XY", habituellement associés aux hommes. L’inverse est également vrai. Certaines personnes naissent avec des chromosomes "XXY", "XXXY", "XXX", "XXX0", etc.

Ces différences génétiques peuvent être associées à des différences physiques. Par exemple, les femmes qui naissent avec des chromosomes XY n’ont pas d’utérus ni d’ovaires. Elles n’ont pas de règles. Par contre, elles ont des testicules. Elles ne peuvent pas donner naissance à un enfant. Les hommes XX sont également stériles.

Certaines différences physiques sont visibles à la naissance. Il arrive, par exemple, qu’une petite fille naisse avec un clitoris plus grand que d’habitude. Il arrive aussi qu’un petit garçon naisse avec un pénis plus petit que d’habitude. Il arrive aussi que les lèvres se soient refermées en un scrotum ou au contraire, que le scrotum que les médecins attendaient ne se soit pas formé. Les possibilités de variations sont très nombreuses.

Une normalisation forcée et forcenée

A la naissance, les médecins s’assurent que l’enfant est "normal". C’est une telle obsession pour eux, qu’ils ont, par exemple, une mesure de ce qui est un phallus ou un clitoris acceptable. Quand ils détectent un enfant qui ne correspond pas aux normes traditionnelles en matière de sexe, nombre d’entre eux considèrent qu’il est de leur devoir de corriger chirurgicalement le corps de l’enfant selon ce qui leur semble le plus pratique afin, littéralement, de le normaliser. Et ils en font une urgence. La plupart du temps, ils ne donnent qu’une information très partielle aux parents qui doivent consentir à ces traitements. Il arrive aussi qu’ils leur mentent carrément, ne disant pas du tout ce q’ils entendent faire et affirmant que la santé de leur enfant est gravement en danger, ce qui n’est presque jamais le cas. Mais, dans la plupart des cas, les parents finissent par accéder aux demandes des médecins.

Il est fréquent que ces opérations que ces derniers pratiquent ne soient pas si réussies que ça, et qu’il faille plusieurs opérations ultiérieures pour compenser les effets de complications postopératoires. D’autre part, la cicatrisation est loin d’être toujours bonne et nombre de ces interventions laissent des marques intimes pour toute la vie.

L’enfant, lui-même, n’est pas pris en compte. Par exemple, les médecins trouvent tout à fait normal de juger du caractère surdimensionné ou non d’un clitoris. Et s’ils l’estiment trop grand, ils trouvent tout à fait normal de le raboter, voire de le supprimer complètement. Une fois devenu adulte, l’enfant qui a subi une telle intervention, verra ses possibilités de plaisir sexuel fortement réduite quand elles ne sont pas complètement détruites. Un tel acte qui se passerait dans la rue serait jugé comme une excision et traité en acte criminel. Néanmoins, nombre de médecins considèrent comme tout à fait normal d’agir de la sorte.

L’identité de l’enfant, le fait que ce dernier se situe en homme, en femme ou encore comme personne intersexuée n’est jamais prise en compte. Cela impliquerait d’attendre toutes les années nécessaires pour que l’enfant puisse se prononcer. Mais les médecins ne supportent pas une telle idée.

Pour finir, ces opérations sont toujours faites dans le but de "fabriquer" des personnes qui puissent satisfaire un partenaire dans une relation hétérosexuelle. L’obsession de l’hétérosexualité est telle que certains médecins ont osé écrire "au moins nous épargnons aux parents l’épreuve d’un enfant homosexuel" [2].

Le poids écrasant du silence

Les opérations, tout comme la différence de l’enfant, sont scellées sous le sceau du secret. On ordonne aux parents de faire comme si rien ne s’était passé. Les autres médecins se taisent. Si ça ne marche pas, les parents sont priés d’inventer une histoire de couverture. On a, par exemple, fait croire à une personne durant toute son enfance qu’elle avait eu une hépatite, ce qui justifiait ses fréquentes visites à l’hôpital. Le plus souvent, c’est un médecin un peu plus respectueux et plus éthique que les autres qui brise le secret et qui révèle la vérité à la personne devenue adulte, qui se retrouve alors seule pour intégrer la vérité.

Faire face durant toute son enfance et son adolescence à la conspiration du secret, voir ses propre parents tout faire pour cacher la vérité alors que l’on sent bien qu’il y a quelque chose, se faire sans cesse examiner par des médecins qui n’hésitent pas à vous exhiber devant des étudiants et des assistants sans le moindre respect pour votre pudeur et pour votre intimité est une expérience extrêmement douloureuse. Alors même que tous ces traitements sont effectués sous prétexte d’épargner aux enfants le traumatisme de devoir grandir avec un corps hors normes, les enfants qui subissent ce traitement reçoivent le message qu’ils sont fondamentalement dysfonctionnels, tarés, en fait qu’ils sont une pathologie. La plupart des enfants en sortent avec une image terriblement noire d’eux-mêmes et ils sont nombreux à être dépressifs, voire suicidaires.

Une identité sexuelle qui ne se normalise pas

D’autre part, ça n’est pas parce que les médecins ont opéré un enfant à la naissance pour en faire une fille, par exemple, que cette personne aura une identité sexuelle de fille. Les parents auront beau tout faire, y compris le recours à la force, pour imposer cette identité à leur enfant, si ce dernier n’a pas une identité de fille, rien n’y fera. Or il est très fréquent que les enfants opérés de la sorte aient une identité sexuelle qui ne correspond pas du tout au sexe qui leur est imposé par la chirurgie [3].

De plus, nombre de personnes intersexuées ne se situent ni comme homme ni comme femme, mais comme les deux, ou comme hermaphrodite, ou comme androgyne, ou comme "pas homme", ou comme "pas femme", c’est à dire totalement en dehors de la règle traditionnelle "les filles d’un côté et les garçons de l’autre".

Comme, d’autre part, il est fréquent que des personnes intersexuées s’engagent dans des relations qui, de l’extérieur, seront qualifiées d’homosexuelles, il est clair qu’elles sont à mille kilomètres du rôle qu’on veut leur faire jouer. Et en plus de se voir considérées comme fondamentalement dysfonctionnelles par leur entourage elles voient leur identité niée avec tout autant de force et de détermination que celle des personnes transsexuelles et intersexuées.

Faire face à la vérité

Pour finir, quand les personnes intersexuées apprennent la vérité sur leur identité, elles comprennent qu’elles ont été manipulées, utilisées et sacrifiées durant toute leur vie aux intérêts d’autrui. Et les premiers qui les ont sacrifiées sont leurs propres parents ! Il y a peu de familles qui survivent à cette révélation.

Pour les personnes intersexuées, faire leur coming-out nécessite de "reconstituer" leur identité. Elles doivent intégrer qu’elles sont nées avec un corps hors standards. Elles doivent intégrer que ce n’est ni une maladie, ni une tare, ni une difformité, mais une simple variation naturelle et qu’elles ont le droit de se sentir bien dans leur corps même s’il est très différent des standards habituels. Elles doivent vivre avec les séquelles de toutes les maltraitances, organisées et systématiques qu’elles ont subies pendant des décennies. Elles doivent donner un sens à leur différence qu’elles découvrent. Il leur faudra encore reconstruire un réseau de relations affectives constitué de personnes en qui elles puissent vraiment avoir confiance. Il sera, entre autres, essentiel pour elles d’arriver à construire une image positive d’elles-mêmes qui leur permette d’accueillir leur différence comme la richesse qu’elle constitue. Elles doivent encore redécouvrir progressivement qui elles sont, cesser de jouer le rôle pour lequel elles ont trop souvent été dressées et, dans le quotidien de leur vie, affirmer leur vraie identité à la face du monde, aussi différente et inhabituelle soit-elle.

Pas seul-e-s au monde

Alors qu’elles représentent un peu moins de deux pour cent de la population, ce qui n’est pas rien, nombre de personnes intersexuées se sont crues seules au monde dans leur situation. Internet a profondément changé cela, et elles commencent à s’organiser, à se soutenir mutuellement et à défendre leurs droits, par exemple au travers d’une organisation comme l’Organisation Internationale des Intersexués (OII [4]). Le fait que nombre d’entre elles vivent dans des relations homosexuelles fait que les personnes intersexuées prennent aussi leur place dans la communauté LGBTI.

Si vous êtes vous-même intersexué-e-s, ou que vous le soupçonnez, vous êtes en droit d’exiger la vérité de vos parents et de vos médecins. Vous êtes aussi en droit d’exiger d’être pris en charge d’une manière respectueuse, qui ne fasse pas une pathologie de votre spécificité, qui soit respectueuse de votre identité et de votre orientation sexuelle. Face à des personnes ou à des traitements non respectueux, vous êtes également en droit de refuser et de refuser de vous laisser entrainer de force dans une prise en charge qui ne vous correspond pas.

17.09.06 : sortie du format initial, structuration de cet article et ajout de compléments d’information

[1] http://bms.brown.edu/faculty/f/afs/dimorphic.pdf

[2] Anne Fausto-Sterling Sexing the Body : Gender Politics and the Construction of Sexuality New York : Basic Books, 2000

[3] http://www.pfc.org.uk/cgi/printit.pl ?/news/1998/johnjoan.htm

[4] http://www.intersexualite.org/