Les différences en matière d’expression de genre sont souvent mal vécues et engendre des tensions non seulement entre groupes mais souvent même au sein de groupes et d’associations constituées et les reproches fusent de toutes parts.
C’est ainsi qu’on entend des accusations croisées du genre "certaines lesbiennes sont trop masculines et singent les hommes", "certaines lesbiennes se comportent comme des hétéros", "les lesbiennes trop masculines trahissent les idéaux féministes", "les personnes transsexuelles sont complètement embourgeoisées et elles n’aspirent qu’à se fondre dans le modèle patriarcal", "les personnes transgenres sont complètement démentes et elles n’aspirent qu’à nous faire exclure un peu plus", "les gays trop exubérants sont des traîtres qui nous mettent en danger", "ceux qui n’aspirent qu’au mariage et à une vie bien rangée on trahi le caractère fondamentalement subversif et révolutionnaire de l’homosexualité", etc. etc. etc.
Un article décrit très bien ce nœud de conflits du point de vue d’une femme lesbienne et féminisme, il s’agit de "transgender lesbians ?" D’Arlene Istar Lev, publié en 1998 dans In The Family magazine [1] et maintenant disponible online [2]. Elle y décrit avec beaucoup de sincérité et d’honnêteté la difficulté qu’elle a eu en tant que thérapeute, il y a dix ans quand elle a accueilli son premier couple constitué par une personne transgenre FtM (de l’anglais "Female to Male", qui se situait donc en tant qu’homme) et d’une femme qui se situait en tant que femme hétéro dans un couple hétéro. Cette situation était d’autant plus perturbante pour l’auteure que la première des deux personnes était transgenre (et pas transsexuelle) et ne souhaitant donc pas une transition physique complète (traitement hormonal, mastectomie, phalloplastie, puis mise à jour de ses documents légaux). Il lui a fallu commencer par admettre que cette personne ne vivait pas une "homophobie internalisée" (un rejet de sa propre homosexualité). Une autre difficulté était que pour l’auteure, comme pour nombre d’autres féministes, toute expression de masculinité "excessive" était mal vue, car elle était un des signes du patriarcat tant détesté.
L’auteure de cet article constate que si les féministes ont pris conscience de l’oppression des femmes, si elles se sont mises à lutter avec force contre cette dernière, elles n’ont pas vraiment remise en question la division des êtres humains entre hommes et femmes (ce qu’on appelle le "binarisme") et il en va de même pour les mouvements gays et lesbiens de la première heure. Or il y a toute une série de personnes de la mouvance LGBTI qui n’acceptent plus de se fondre dans ce moule et qui assument non seulement leur identité mais aussi leur expression de genre différente. Il peut s’agir de femmes homosexuelles qui assument leur forte dimension masculine, d’hommes gays qui assument, au contraire une forte dimension féminine, de personnes transgenres (aussi bien FtM que MtF), de transsexuelles lesbiennes et de transsexuels gays, de personnes intersexuées qui assument leur identité "intergenre", etc. La variété des identités et des parcours semble sans fin.
Un impact essentiel de ce changement est qu’il rend manifeste aux yeux de tous que la distinction entre "nous" et "eux" si sécurisante pour tant de personnes n’est plus du tout si claire que ce qu’elle paraissait de par le passé. Quand une femme homosexuelle s’aventurait sur un terrain traditionnellement jugé "masculin" et réalisait des tâches jugées "masculines" c’était vu comme une victoire sur le patriarcat. Mais si le comportement de cette personne était perçu comme trop masculin, alors cela commençait à gêner. Et quand cette même personne se définit comme transgenre, ou pire encore comme un homme transsexuel, certaines personnes ressentent alors sa manière d’être et sa position comme une trahison !
Les personnes à l’expression de genre non standard ont joué un rôle très important à la création du mouvement LGBTI. Elles ont par exemple été très présentes lors des émeutes de San Francisco en 1966 et lors de celles de Stonewall en 1969. Puis le mouvement LGBTI, en quête de légitimité et de reconnaissance publique les a écartées et a essayé de les faire taire. Mais elles sont toujours là, elles ont pris de l’assurance et il est de moins en moins question qu’elles se laissent bâillonner.
La diversité de l’expression de genre des êtres humains est d’autant plus importante que, en plus d’être une richesse en elle-même, elle rend manifeste que les division traditionnelles en matière de sexe et de genre (homme vs femme, homo vs hétéro, féministe vs traditionnelle, etc.) sont complètement artificielles et qu’elle ne correspondent absolument pas au vécu des personnes. D’un coup, l’expérience de vie des personnes de la mouvance LGBTI devient importante pour tous. Quand une personne hétérosexuelle peut se trouver dans une relation hétérosexuelle avec une personne transgenre, il devient très difficile de définir les personnes de la mouvance LGBTI comme étant des "eux" avec lesquels on est bien forcé de cohabiter mais dont l’expérience de vie ne nous concerne surtout pas.
De par la diversité de leur identité, les personnes intersexuées contribuent également à nous faire cette même expérience. Elles sont le signe de ce que la différence est le résultat d’une variation naturelle du développement des êtres humains (et non un quelconque désordre ou une quelconque malformation) et celles d’entre elles qui se situent en dehors du modèle binaire des sexes et des genres contribuent aussi profondément à faire tomber des limites en fait artificielles, en particulier entre hommes et femmes.
Qu’un tel changement puisse menacer les familles traditionalistes, pour ne pas dire fondamentalistes, basées sur la rigidité, l’arbitraire, le rapport de forces, l’écrasement des personnes, le pouvoir absolu d’un personnage et la soumission absolue à ce dernier, c’est certain, mais ça n’est pas moi qui m’en plaindrais. Par contre, les familles aimantes, respectueuses ont tout à gagner en accueillant pleinement la diversité des membres qui les composent.
[1] The magazine for queer people and their loved ones
[2] http://www.choicesconsulting.com/areas/transgender/tglesbians.html