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Prise en charge, relation d’aide et transsexualité

Publié le dimanche 13 août 2006.


Article en préparation pour l’ouvrage collectif "dictionnaire de la transsexualité", Karine Espineira ed., date de parution non connue

Examiner la manière dont les personnes transsexuelles ont été "prises en charge" par le passé, et dont elles le sont encore trop souvent dans nombre de pays y compris en occident, nous rappelle la manière dont les femmes qui ne supportaient plus leur oppression ont été maltraitées par les institutions psychiatriques. Cet examen ressemble aussi à la visite des établissements psychiatriques destinés à normaliser de force les dissidents des ex-régimes communistes.

Dans les pays anglo-saxons et au nord de l’Europe, avec le temps et sous l’influence de quelques pionniers courageux, la situation a profondément changé et les personnes transsexuelles prennent leur vie en main et luttent pour la défense de leur dignité. Ailleurs, la situation est souvent restée bloquée et il n’est pas rare que les personnes et les institutions qui les oppressent jouissent de l’appui des milieux psychiatriques et psychanalytiques, dont les positions n’ont pas évolué depuis des décennies.

Mais il y a aujourd’hui suffisamment de personnes qui ont réussi leur transition et qui ont trouvé leur place dans la société. Ne se laissant plus faire par les prises de pouvoir des uns et des autres, elles nous disent qui elles sont, quel est leur parcours et comment elles ont besoin d’être accompagnées tout au long de leur chemin. Inutile de dire que leurs besoins n’ont rien à voir avec les prises en charges "officielles" qu’elles ont subies pendant si longtemps.

La psychiatrisation forcée des personnes transsexuelles

Avant le début des opérations de réattribution de sexe (en 1952 au Danemark et en 1955 au Maroc), les personnes pour qui le sentiment de vivre dans le mauvais corps était insupportable au point de ne pouvoir le cacher ont tout subi : hospitalisation forcée en institution psychiatrique, électrochocs, traitements hormonaux forcés, lobotomies, etc. Le moins que l’on puisse dire est qu’elles n’en n’ont retiré aucun bénéfice. Dans de telles circonstances, nombre de personnes choisissaient le suicide.

Les premières expériences en matière de réattribution de sexe ont eu lieu dans l’Europe de l’entre-deux guerre. Magnus Hirschfeld a, entre autres, accompagné Lili Elbe, la première personne sur laquelle une opération complète de réattribution de sexe a été réalisée. Mais ses travaux ont été interrompus par la prise de pouvoir de nazis, et il faudra attendre les années 50 pour qu’ils puissent reprendre.

Plutôt que d’arranger les choses, les premières interventions médiatisées des années 50, ont provoqué un raidissement des systèmes de santé et de certaines sociétés. C’est ainsi que, aux Etats-Unis, nombre d’hôpitaux se sont vus interdire de pratiquer toute intervention de réattribution de sexe sous la pression de groupes fondamentalistes.

S’il a toujours existé des endocrinologues et des chirurgiens plus respectueux et compréhensifs que les autres, la situation sur le plan institutionnel n’a commencé à changer qu’avec la publication de l’ouvrage de Harry Benjamin [BENJAMIN, 1966]. C’est à cette époque que les premiers programmes officiels de prise en charge et de suivi des personnes transsexuelles, dont celui de l’hôpital John Hopkins ont débuté.

Les débuts de la "prise en charge" des personnes transsexuelles par le monde psychiatrique sont documentés par Randi Ettner ( [ETTNER, 1996]). La caractéristique fondamentale des programmes de prise en charge qui ont été développés par les médecins de cette époque était que les personnes transsexuelles étaient considérées comme des malades mentales, qu’elles devaient être traitées en tant que telles et pour lesquelles les médecins finissaient par consentir à l’opération demandée faute de pouvoir les "guérir". Cette opération était toujours vue par le corps médical comme une intervention douteuse tant sur le plan éthique que chirurgical. Il a fallu des décennies (en fait il a fallu la révolte ouverte des personnes transsexuelles) pour que le fait que ces interventions ont d’excellents résultats tant sur le plan physique que sur celui de la qualité de vie de la personne, commence à percer le mur de préjugés qu’on lui opposait. Aujourd’hui encore, nombre de psychiatres osent affirmer que, par leur opération, les personnes transsexuelles abandonnent toute vie sexuelle alors même que les vaginoplasties ont dès le départ été prévues pour préserver la capacité de plaisir sexuel de la personne et qu’elles ont été perfectionnées pendant 50 ans ([CONWAY, 2005]). De leur côté, les phalloplasties sont également en progrès constants.

Sous une apparence plus ou moins scientifique, sous l’utilisation d’un langage médical plus ou moins sophistiqué destiné à marquer le statut social et le rôle "d’expert" de celui qui parle, pointait l’adhésion à un vieux système de normes hérité de l’antiquité. Ce dernier affirme qu’il n’existe que deux sexes, que l’appartenance à l’un ou à l’autre peut être déterminée à la naissance selon l’apparence des organes sexuels externes, que les comportements, les pratiques, l’habillement, les activités de chaque personne doivent impérativement être fonction du sexe auquel elle appartient. Toute personne qui sort de ce schéma est au mieux une déviante et tout doit être fait pour la forcer à rentrer dans le rang. Le tout était fréquemment habillé de fondamentalisme religieux. En gros, on ne saurait toucher à ce qui était considéré comme "l’œuvre de dieu".

Dix ans après la sortie du livre de Harry Benjamin, des articles scientifiques traitaient encore les personnes transsexuelles de "sociopathes à la recherche de notoriété, d’homosexuels masochistes et de psychotiques borderline" [ETTNER, 1996]. Les psychanalystes se sont tout de suite élevés contre toute forme de prise en charge hormonale et chirurgicale. Ils ont dès le départ accusé les personnes transsexuelles "d’être des pervers sexuels qui cherchent à échapper à leur homosexualité et qui s’accrochent à l’idée de changer de sexe au travers de mécanismes psychotiques de déni" ([SOCARIDES,1970]). La position des psychanalystes n’a que fort peu changé depuis cette époque.

Les premiers programmes de prise en charge qui se sont créés dans ce contexte très conflictuel étaient gérés par des groupes d’endocrinologues, de chirurgiens plasticiens et de psychiatres. Ces personnes étaient celles qui étaient les moins hostiles aux demandes d’aide des personnes transsexuelles et elles étaient prêtes à tenter quelque chose de différent. Mais, tant en raison des controverses avec les autres groupes qu’en raison de leurs propres réticences, et en raison des thèses qu’ils voulaient prouver, ces médecins ont établi des programmes qui contrôlaient et filtraient fortement les personnes candidates. Alors même que moins de 10% des personnes transsexuelles qui participaient à ces programmes réussissaient à obtenir l’intervention dont elles avaient besoin, elles n’avaient aucun mot à dire dans les critères de sélection et dans la manière dont les programmes étaient menés. L’idée d’obtenir une lettre de consentement éclairé de la part des personnes candidates (ce qui aurait permis une approche plus respectueuse) a été complètement rejetée. Les personnes transsexuelles étant considérées comme des malades mentales, une telle lettre n’aurait eu aucune valeur devant la justice.

Le cadre établi par ces programmes était extrêmement contraignant. Ne pouvaient obtenir une opération que les personnes qui pouvaient servir de preuve manifeste de succès pour les équipes qui géraient ces programmes. Et les critères selon lesquelles elles jugeaient qu’un cas était un succès n’avaient pas nécessairement grand chose à voir avec les perceptions des personnes candidates. En particulier, la personne devait impérativement se définir comme hétérosexuelle et les transsexuelles lesbiennes et les transsexuels gays étaient systématiquement écartés. A cette époque, la transition réussie d’une trans lesbienne comme Geri Nettick [NETTICK, 1996] était tout à fait exceptionnelle. De ce fait, ces programmes ont sélectionné, ou même contribué à créer, des personnes aux comportements complètement stéréotypés et il était, dès lors, d’autant plus facile de stigmatiser les personnes transsexuelles en les attaquant également sur ce point.

A cette époque, il s’est créé un noyau conflictuel très fort entre personnes transsexuelles, psychiatres et psychanalystes. Ce conflit est encore extrêmement violent aujourd’hui. Si certaines équipes médicales ont enfin offert aux personnes transsexuelles un soulagement à leurs souffrances et une possibilité de restaurer leur vrai visage, elles l’ont fait au prix d’une complète prise de pouvoir sur leur vie, au prix d’une exigence de soumission totale et aveugle aux équipes qui mènent ces programmes, au prix d’une stigmatisation et d’une pathologisation encore renforcée de leur différence, au prix d’une prise en charge qui faisait d’elle des objets passifs, au prix d’un déni de qui elles sont en tant que personnes ainsi que de leurs besoins affectifs les plus fondamentaux, au prix d’un traitement qui faisait d’elles des choses, qui plus est malsaines, et avec l’obligation de se montrer très reconnaissantes envers les personnes qui les traitaient ainsi car, comme d’habitude, "c’était pour leur bien".

Les personnes qui arrivaient dans ce genre de programme étaient bien mal en point. Elles avaient vu leur différence et leur identité complètement niées depuis leur plus tendre enfance, elles avaient subi pour la plupart de très graves maltraitances, des violences innombrables et nombre d’entre elles étaient tellement désespérées qu’elles se disaient que si ces programmes ne marchaient pas, elles pourraient toujours se suicider. En même temps survivantes et personnes très fragiles (on le serait à moins), nombre d’entre elles n’étaient pas à même de se révolter contre les conditions qu’on leur imposait et si les médecins voulaient des stéréotypes, eh bien elles seraient des stéréotypes. S’ils voulaient des malades et des patientes dociles, eh bien elles seraient des malades et des patientes dociles. Après tout, elles avaient passé leur vie à se cacher et à satisfaire les attentes des autres et ce rôle ressemblait furieusement à ce qu’on leur demandait dans leur vie quotidienne.

Cette forme de prise en charge a fait d’innombrables victimes, qu’il s’agisse des personnes rejetées d’entrée et des 90% de personnes qui n’arrivaient pas au bout. Mais même celles qui arrivaient au bout en ressortaient profondément marquées et avec un immense ressentiment face aux personnes qui les avaient prises en charge d’une manière aussi peu respectueuse.

D’autre part, même si elles étaient suivies par des psychiatres, ce suivi était fondamentalement de nature normative et ne faisait rien pour panser les plaies que des décennies de carence affective, de maltraitance et de violence avaient creusées. Le fait qu’un certain nombre d’entre elles a fini par sombrer fait l’objet d’une ultime stigmatisation. Les personnes qui se sont toujours opposées aux opérations de réattribution de sexe ont pris prétexte du suicide des transsexuelles pour attaquer la légitimité de l’opération elle-même, plutôt que de s’occuper de la maltraitance qu’elles avaient subie de tout temps et de ses conséquences.

La constitution d’un organisme scientifique international

Les personnes travaillant avec les personnes transsexuelles ont constitué en 1979 une association (Harry Benjamin International Gender Dysphoria Association, HBIGDA) pour organiser, encadrer et soutenir leurs travaux.

Dès sa création, cette association a édicté des standards de prise en charge, qui sont actuellement dans leur sixième version ([HBIGDA, 2001]). Ils s’organisent autour d’une première période d’exploration avant tout traitement hormonal et d’une seconde, durant laquelle on vit à plein temps en tant qu’une personne du sexe dont on s’identifie, avant l’opération. Dans la mesure où ils sont respectés, ces standards ont signifié une sortie de l’arbitraire le plus total que subissaient les personnes transsexuelles. Et si, au début, ils avaient encore une forte connotation de contrôle et de "garde barrière", avec le temps, ils se sont assouplis et ont évolué vers un accompagnement plus souple de la personne et vers une prise en compte de sa dynamique individuelle.

Mais ces standards sont loin d’être toujours respectés et ils sont parfois appliqués de manière très diverse et pas toujours respectueuse. De plus, il reste deux problèmes fondamentaux pour les personnes transsexuelles. Tout d’abord il continue à relier la transsexualité et la possibilité d’obtenir des soins essentiels à un diagnostic psychiatrique. D’autre part, ce document est établi en dehors d’elles, par des personnes qui, dans leur très grande majorité ne sont pas transsexuelles, et elles n’ont donc toujours aucun mot à dire sur la manière dont elles sont prises en charge. Ces deux problèmes sont non seulement la source d’un très grand ressentiment, mais ils sont vécus comme clairement inacceptables par un nombre croissant d’entre elles.

Une situation très inégale

Dans le monde anglo-saxon, la situation a évolué de manière favorable, de programmes officiels très normatifs vers un suivi individuel, d’une prise en charge par des psychiatres vers du counseling par des personnes aidantes plus respectueuses, de l’exigence du respect d’un cadre très strict à une évaluation de sa propre situation par la personne en transition. Mais cette évolution est loin de s’être produite partout, même en occident.

La situation en France est restée particulièrement dramatique. Sous la coupe de la psychanalyse et de ses positions très rigides, le modèle des psychiatres est toujours celui de la pathologie, comme dans les tout premiers programmes de prise en charge des années 60 [Michel, 2006]. Un petit nombre de programmes officiels prétendent au monopole de la prise en charge de la transition des personnes transsexuelles. Nombre d’entre eux sont inspirés des positions d’une Colette Chiland ([CHILAND, 1997], [CHILAND, 2003]) qui ne sont pas plus éclairées que celles de C.W. Socarides. Quant à ceux qui se rapprochent de l’association HBIGDA, ils n’ont pas tous remarqués que cette dernière en était à la sixième édition de ses standards de prise en charge.

Des cibles légitimes

Niées, maltraitées, battues, violées, torturées, tuées, traitées en malades mentales, les personnes transsexuelles se sont retrouvées victimes d’attaques de toutes part et nombre de groupes qui ignorent tout de ce que c’est que d’être une personnes transsexuelle n’ont pas hésité à se joindre à la foule pour participer à la vindicte populaire.

Nombre de psychiatres et de psychanalystes n’ont pas hésité à être de la partie. Ils n’ont pas hésité à décréter que la transsexualité était un signe manifeste de maladie mentale, voire de perversion. Quand ils ont fini par consentir à une forme de prise en charge, ils se sont assurés que les personnes restaient complètement soumises, passives et qu’elles correspondaient en tout point aux stéréotypes qu’ils voulaient imposer. Il ne leur a, de ce fait, pas été difficile d’attaquer alors les personnes transsexuelles en les accusant d’être des caricatures de femmes ou d’hommes. Ayant sélectionné des personnes complètement dépressives, il était facile d’attaquer par la suite la validité de l’opération dont elles avaient bénéficié sur la base de leur suicide. Mais dans un cas comme dans l’autre, les personnes qui sortaient de ce cadre n’avaient pas accès au traitement hormonal, ni à l’opération dont elles avaient besoin.

Une autre prise de pouvoir concerne le dénombrement. Les psychiatres se sont arrogé le pouvoir de définir la proportion de personnes transsexuelles dans la société. Certains ont décrété qu’il y avait une transsexuelle pour 30’000 personnes et un transsexuel pour 100’000 personnes et ils ont répété inlassablement les mêmes chiffres pendant des années. Mais ils n’ont jamais dit sur quoi ils se basaient pour formuler une telle affirmation et personne ne le leur a demandé. Quand les transsexuelles ont repris le sujet et qu’elles ont fait leurs propres calculs, elles sont arrivées à de tout autres proportions. Elles ont calculé qu’aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, il y a une personne sur 2500 qui bénéficie d’une opération de réattribution de sexe et qu’il y aurait environ 10 fois plus de personnes qui ne sont pas prises en charge. Elles ont, de plus, publié leur méthode de calcul [CONWAY, 2001]. Il y a donc entre 10 et 100 fois plus de personnes transsexuelles que ce que prétendent les psychiatres. Elles calculent également qu’environ une personne sur 25 est transgenre à un degré plus ou moins fort. De tels résultats posent de sérieuses questions sur ce qui a motivé les psychiatres à présenter des chiffres bien plus faibles.

Un autre cas tout à fait typique est celui de l’affaire Bailey. En 2003, J. Michael Bailey, alors doyen de la faculté de psychologie de l’université Northwestern, publie "the Man who would be queen" comme un ouvrage tout à fait sérieux, comme le résultat d’importants travaux scientifiques et il obtient de le faire publier par un éditeur scientifique très prestigieux. Mais les personnes transsexuelles découvrent alors avec horreur des accusations transphobes très anciennes, à savoir que les personnes transsexuelles sont soit des personnes homosexuelles dans le déni de leur homosexualité, soit des travestis fétichistes et que toute personne qui contesterait cette théorie est-elle même dans le déni de cette "réalité" ! Outrées par de telles accusations, elles ont alors examiné de près les méthodes et les travaux de l’auteur et ont trouvé des manquements graves tant à l’éthique qu’à la rigueur scientifique. Devant des faits établis de manière claire ([CONWAY, 2003], [JAMES, 2006]), elles ont entrepris de dénoncer cet ouvrage et elles ont bientôt été rejointes par une partie croissante de la communauté LGBTI ainsi que par une partie du monde scientifique.

Face à ces contestations, J. Michael Bailey n’a pas répondu sur le plan scientifique, mais par des attaques personnelles mensongères et insultantes dans le but de discréditer ses adversaires.

C’est ainsi qu’il a présenté l’une de ses adversaires comme une obscure professeure à la retraite ayant effectué sa transition il n’y a que peu de temps, alors qu’il s’agit d’une professeure d’université qui a - à deux reprises - révolutionné son domaine d’activité, ce qui a des conséquence dans tous les objets électroniques que nous utilisons et qu’elle est aujourd’hui membre de l’Académie Américaine de l’Ingénierie : un titre extrêmement prestigieux. De plus, cette scientifique a effectué sa transition il y a plus de trente ans, avec le Dr Harry Benjamin, alors qu’elle était dans la vingtaine, à une époque où c’était extraordinairement difficile.

Mais, cette fois cela n’a pas marché. Face à l’étendue des faits, son université l’a démis de son poste de doyen de la faculté de psychologie. Mais elle lui a conservé son poste de professeur, et elle n’a fait aucun pas vers les personnes transsexuelles, pour s’excuser du dommage et pour essayer de restaurer la relation. Tout comme l’éditeur, elle s’est murée dans le silence.

Le drame du sida

Avec l’arrivée du sida, les personnes transsexuelles rejetées à la rue et qui n’ont pas d’autre choix que de vivre de la prostitution se sont mises à mourir, comme toutes les autres personnes dans cette situation. Les personnes qui noyaient leur désespoir en s’injectant différentes drogues ont pris le même chemin. Quant à celles qui essaient de contourner le système en trouvant des hormones au marché noir, nombre d’entre elles se sont, sans le savoir, injectées des produits frelatés et infectés.

En plus de représenter une terrible collection de vies détruites, le problème du sida parmi les personnes transgenres et transsexuelles est devenu un problème grave de santé publique ([SIEGAL, 2001], [APPEL,2002], [APHA,1999], [CATHY, 1999], [CLEMENTS,1999]). Pragmatiques et réalistes, des grandes villes comme San Francisco ([SFDPH]) ont admis l’existence du problème. Elles ont alors entrepris de mettre sur pied des programmes d’assistance aux personnes transgenres et transsexuelles rejetées à la rue. En plus d’une aide à la scolarisation, à la recherche de logements et d’emploi, ces programmes incluent nécessairement la mise à disposition de traitements hormonaux et un suivi médical. Ces programmes ont d’autant plus de succès qu’ils donnent aux personnes concernées de quoi soulager leur douleur avec un traitement hormonal ainsi qu’un espoir de trouver enfin le chemin leur permettant de révéler leur vrai visage et de trouver une place dans la société.

Mais l’attitude pragmatique de ces grandes villes souligne encore plus combien, en même temps, les milieux psychiatriques et psychanalytiques n’ont pas changé leur position d’un iota. Loin de s’engager dans la résolution d’un problème de santé publique qui les concerne au premier plan, ils ont maintenu leurs positions et leurs systèmes ultra-restrictifs, arguant du risque d’autoriser l’opération pour une personne qui ne serait pas authentiquement transsexuelle. Que quelques cas existent, c’est fort probable et c’est certainement un drame. Mais le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont rares, contrairement à ce que les psychiatres prétendent. Et il est tout de même étrange que la crainte de ces quelques cas leur fasse refuser de s’engager dans la préservation de milliers de vie dont ont sait objectivement qu’elles sont en danger et que, en plus, elles constituent un problème de santé publique.

Quelques pionniers d’un traitement respectueux

Magnus Hirschfeld

Magnus Hirschfeld (1868, 1935) a été un pionnier en matière de sexualité au 20ème siècle. Dès le début du siècle, il s’est engagé dans la lutte pour la décriminalisation et l’intégration des personnes homosexuelles. En 1919, il a créé l’un des premiers instituts de recherche en matière de sexologie. Il s’est également engagé dans les luttes des féministes, dès le début du siècle.

Dans le cadre de ses travaux, il a suivi la première personne ayant bénéficié d’une opération complète de réattribution de sexe réalisée par la médecine occidentale (Lili Elbe a été opérée en 1930 dans des hôpitaux allemands). Dans ses comptes-rendus, il n’a cependant pas distingué les personnes transsexuelles, d’autres formes de la condition humaine, comme l’homosexualité ou le fait de porter les vêtements traditionnellement attribués aux personnes de l’autre sexe ("cross dressing" en anglais) contrairement à ce que fera Harry Benjamin dans les années 60.

Son institut de recherche et ses travaux ont été emportés par l’arrivée au pouvoir des nazis, qui se sont empressés de tout détruire. Lui-même n’a eu la vie sauve que parce qu’il se trouvait à l’étranger à ce moment.

Malgré la tourmente et l’acharnement des nazis, ses travaux n’ont pas disparus. Un de ses bons amis, le Dr Harry Benjamin avait émigré aux Etats-Unis avant la première guerre mondiale. Il reprendra ses travaux après la seconde.

Harry Benjamin

Le Dr. Harry Benjamin (1885-1986) s’est intéressé à la sexualité dès ses études, même si, à l’époque, elle avait une place très limitée dans les cursus de médecine. Il a fait la connaissance de Magnus Hirschfeld en 1907 [HAEBERLE, 1985] et son intérêt pour la sexologie ne fit que croître.

C’est en 1948, suite à une demande d’Alfred Kinsey, qu’il eut la possibilité de rencontrer une personne transsexuelle pour la première fois. Avec l’accord de la mère de cette dernière, il lui prescrit un traitement hormonal et la recommanda pour une opération en Allemagne. Ce fut le début de sa pratique. Il continua à prendre en charge des personnes transsexuelles, malgré la très vive opposition du reste de la société. C’est lui qui, en 1954, inventa le terme de "transsexualité" et définit les personnes transsexuelles comme un groupe distinct. C’est également lui qui, le premier, posa clairement l’opération de réattribution de sexe comme cure efficace de la douleur des personnes transsexuelles et qui collecta l’expérience clinique qui le démontrait.

En 1966, il publia "The Transsexual phenomenon" [BENJAMIN, 1966] qui décrivait son expérience dans l’accompagnement des personnes transsexuelles. Malgré l’hostilité toujours très présente et très forte de la société, son travail (et cet ouvrage) devint une pierre angulaire de la prise en charge de ces dernières. Harry Benjamin a non seulement accompagné avec beaucoup de compassion des centaines de personnes transsexuelles, mais il l’a fait avant même les émeutes de Stonewall, à une époque où elles étaient terriblement stigmatisées.

Mildred Brown

Après Harry Benjamin, il a fallu attendre 1996, 30 ans plus tard, pour que Mildred Brown publie un nouvel ouvrage de référence sur la transsexualité [BROWN, 1996]. C’est presque par hasard qu’elle a rencontré des personnes transsexuelles, lors d’un congrès de sexologie. Cette rencontre l’a bouleversée au point de la décider à dédier sa vie à leur accompagnement. Elle l’a aussi convaincue qu’elle devait commencer par déposer tout ce qu’elle savait et qu’elle ne pourrait apprendre qu’au contact des personnes qu’elle accompagnait. "True Selves" est le fruit de son expérience.

Très loin des descriptions pleines d’incompréhension et d’aprioris que l’on trouve habituellement dans les ouvrages sur ce sujet, le sien est centré autour des parcours de vie des personnes transsexuelles, qu’elle illustre avec de très nombreux fragments de témoignages. Elle décrit tout autant le parcours des personnes qui ont une identité féminine ("MtF" [1]), que celui des personnes qui ont une identité masculine ("FtM" [2] ). Elle décrit des trajectoires d’une grande diversité, mais aussi une lutte commune pour la dignité, pour pouvoir révéler son vrai visage et pouvoir enfin vivre sa vie.

Mildred Brown a non seulement accompagné de nombreuses personnes, mais son ouvrage est devenu une référence et il a permis de sauver de nombreuses vies. Il s’est révélé très précieux pour des professionnels de la relation d’aide désireux d’accompagner leurs client-e-s de manière respectueuse. Il a aussi permis à des personnes totalement seules et désespérées de sentir qu’elles pouvaient trouver une autre solution que le suicide.

Randi Ettner

Randi Ettner publie deux ouvrages au même moment. Le premier [ETTNER, 1996] décrit sa pratique d’accompagnement de personnes transsexuelles. Il se différencie de celui de Mildred Brown par le fait qu’elle décrit de manière plus complète un nombre plus restreint de parcours. Mais la vraie nouveauté de cet ouvrage est que les personnes dont elle décrit l’expérience de vie ont accepté de voir leur photo incluse dans ce livre. Même au milieu des années 90, cet acte ne va pas de soi. Avec leur courage, elles montrent que malgré toutes les stigmatisations et les épreuves qu’elles ont subies, elles n’ont plus peur.

Son second ouvrage [ETTNER, 1999] est entièrement centré autour de la relation d’aide et de ce qui en a tenu lieu pendant bien trop longtemps. Elle y fait, entre autres, l’historique des différentes approches pratiquées et elle conclut que les seules approches qui sont vraiment aidantes (et qui fonctionnent) sont de type humaniste. C’est la première thérapeute qui se soit exprimée aussi clairement et aussi ouvertement sur ce sujet.

Gianna E. Israel

Gianna E. Israel publie son ouvrage à la même époque et elle ouvre encore d’autres portes [ISRAEL, 1997]. Elle est la première personne transsexuelle à écrire un ouvrage sur la relation d’aide avec les personnes transgenres et transsexuelles. Elle rédigé son ouvrage en s’associant à un médecin, le Dr. Donald E. Tarver, un des rares africains américains à assumer ouvertement son appartenance à la mouvance LGBTI [3]. Elle s’est intéressée aux transsexuelles lesbiennes, aux transsexuels gays, aux personnes transgenres, aux personnes de couleur ainsi qu’aux adolescent-e-s.

Arlene Istar lev

Quand elle publie un nouvel ouvrage de référence, Arlene Istar Lev fait le lien avec les approches féministes et queer [4] ainsi qu’avec les thérapies familiales. Elle prend en compte les spécificités des personnes intersexuées qui se trouvent parfois dans des parcours semblables à ceux des personnes transsexuelles. En plus, elle remet en cause la définition de la transsexualité comme un trouble psychiatrique [ISTARLEV, 2004]. En cela elle rejoint une revendication de plus en plus forte des personnes transsexuelles, qui osent maintenant affirmer leur identité et récuser les prises de position des psychiatres et des psychanalystes.

Une force de vie et de création impressionnante

La succession des ces auteurs est intéressante à plus d’un titre : Il s’agit de personnes particulièrement respectueuses et aimantes. Leur succession marque l’évolution de la manière dont les questions relatives à la transsexualité sont comprises et dont les personnes sont accompagnées. On passe en particulier d’une approche diagnostique qui reste très cadrante au début à une approche beaucoup plus souple, où c’est la personne qui se définit, qui fait son chemin alors que la personne aidante joue de plus en plus le rôle d’accompagnant, de compagnon de route au sens où l’entend l’approche centrée sur la personne ([ROGERS 1989],[ROGERS,1995A]). C’est d’ailleurs un point sur lequel Randi Ettner avait déjà insisté ([ETTNER, 1999]).

Un autre élément commun est qu’aucun de ces auteurs n’est psychiatre, aucun ne travaille en milieu hospitalier. En fait, tous ont des pratiques privées dans lesquelles ils accueillent des client-e-s et qui les confrontent à la nécessité d’être aidants pour ce dernier. C’est lui qui devient la référence, ce qui libère les pionniers du poids enfermant des systèmes hospitaliers et en particulier psychiatriques.

Toutes ces personnes ont également osé croire en leur intuition, voire, horreur suprême dans le monde de la science, suivre leur cœur. Elles ont eu l’audace de suivre leur chemin, quitte à devoir s’affirmer face à l’ensemble de leurs pairs. Et c’est un point sur lequel elles rejoignent profondément les personnes qu’elles ont accompagnées. Goutte à goutte, personne après personne, elles ont eu une force de vie et de création démesurée par rapport à leur faible nombre, à leur isolement et à l’adversité à laquelle elles ont du faire face. Elles y sont pour beaucoup dans les fait que des personnes transsexuelles sont aujourd’hui capables de reprendre leur vie en main, de dire comment elles doivent être aidées, de devenir à leur tour aidantes, de lutter pour la dépsychiatrisation de leur suivi et d’apporter leur pierre à l’humanisation de la société.

Un troisième point est que, à l’exception de Magnus Hirschfeld, tous ces auteurs sont américains. Pas un n’est européen, encore moins francophone. En fait, le premier livre en français même à moitié décent sur la transsexualité reste encore à écrire. Ceux qui existent se contentent de ressasser l’enfermement de leur auteur, leur totale incapacité à entendre et à comprendre des personnes qui leur échappent, l’insécurité et la haine que cela engendre chez eux. Afin de ne pas induire en erreur les lecteurs en leur faisant croire qu’il existe des références sur ce sujet en langue en française, les seuls ouvrages en français qui figurent dans la bibliographie de cet article sont ceux dont les auteurs sont cités dans ce texte.

La révolte des personnes transsexuelles

Pendant des siècles, les personnes transsexuelles n’avaient aucun espoir en occident. Leur différence était totalement niée par la société et elles risquaient leur vie en essayant quand même de l’exprimer. Mais ne pas le faire rendait leur vie effroyable. En fait, elles ne trouvaient le repos qu’au moment de leur mort. Avec ses guerres, ses camps et ses persécutions, le 20ème siècle ne s’est pas montré plus clément que les autres.

Mais, avec les les premières opérations pratiquées par les Dr Paul Fough-Anderson et Erling Dahl-Iversendu au Danemark et celles du Dr Burou au Maroc et, un espoir a commencé à naître. Seules, désespérées et ayant absolument besoin d’un traitement hormonal et d’une opération pour pouvoir restaurer leur vrai visage, elles se sont laissées prendre en charge par les psychiatres qui leur proposait quelque chose. Après tout, ça ne pouvait pas être pire que ce qu’elles vivaient déjà. Mais, bien trop souvent, ça l’a été et ça s’est su parmi les personnes transsexuelles.

Avec le temps, un nombre croissant d’entre elles ont réussi à contourner les prises en charge officielles, à trouver des personnes plus respectueuses (comme les pionniers qui viennent d’être évoqués), ce qui leur a permis non seulement de réaliser leur transition, mais d’en sortir grandies puis de trouver une place dans la société. Au fur et à mesure que ces personnes devenaient plus nombreuses, la révolte contre les traitements infligés aux victimes des programmes officiels s’est répandue et généralisée.

Aujourd’hui, elle est assez vive pour que ce soit un problème constant pour le comité de direction de HBIGDA, pour que Françoise Sironi, présidente du centre Georges Devreux parle de "guerre des tranchées" et pour que le mouvement qui veut faire supprimer la transsexualité du DSM ait réussi à forcer une discussion sur ce sujet au début de la réunion 2006 de l’association américaine des psychiatres. Gageons que, d’ici quelques années, il finira par réussir.

Ce mouvement traduit aussi le fait qu’il y a un nombre croissant de personnes transsexuelles qui trouvent une assise solide dans la vie et une place dans la société. Elles ont pris leur vie en main, elles refusent de laisser autrui les définir et qu’elles refusent encore plus que ce dernier les définisse en termes stigmatisant, pathologisant et enfermant comme c’est bien trop souvent le cas quand certains psychiatres et psychanalystes prennent la parole. Elles sont prêtes à relever la tête et à se battre. L’issue de l’affaire Bailey démontre qu’elles en ont de plus en plus les moyens.

Ce que la relation d’aide devrait être

Un aspect clef de la dynamique des personnes transsexuelles, transgenres et intersexuées (pour celles qui ne se retrouvent pas dans le sexe qui leur a été assigné), c’est que dès la petite enfance, elles font à la fois l’expérience de se sentir différentes et, en même temps elles voient cette différence totalement niée par leur entourage, ce qui sera source de lourdes carences affectives. La restauration de leur corps est essentielle pour qu’elles puissent l’habiter et vivre sans porter de masque. Mais, aussi vitale qu’elle soit, cette restauration ne suffira pas à effacer les carences affectives dont elles ont souffert. Pour ce faire, pour pouvoir enfin vivre pleinement, il leur faudra entreprendre une démarche complémentaire. C’est cette démarche que je mets sous l’expression "relation d’aide". Il n’est pas ici question de contrôle, d’évaluation ni de toutes les pratiques chères aux psychiatres, mais des démarches qu’entreprend la personne pour, une fois encore, restaurer son vrai visage.

Une relation d’aide enfin respectueuse des personnes transsexuelles a de nombreuses caractéristiques de toute relation d’aide vraiment aidante pour des personnes ayant subi des traumatismes et des carences affectives très graves. A ce titre, l’expérience d’Alice Miller sur la maltraitance ([MILLER, 1992], [MILLER, 1993A], [MILLER, 1993B], [MILLER, 1998], [MILLER, 2001], [MILLER, 2004]) et celle de Frans Veldman avec l’haptonomie sont essentielles ([VELDMANN, 2001]). Mais elle a en plus ce caractère de les aider à accepter, puis assumer et affirmer leur vrai visage dans toute sa différence et son originalité. A ce titre, elle nécessite des personnes aidantes qui sont très libres par rapport aux stéréotypes en matière de sexe et de genre, des personnes qui sentent profondément que c’est l’autre qui sent qui il/elle est ce qui est juste, des personnes qui ne se situent pas en autorité mais en compagnons de route, des personnes qui se situent d’abord en tant qu’êtres humains accueillants, empathiques et authentiques dans une relation. A ce titre, l’expérience de l’approche centrée sur la personne est, elle aussi, essentielle ([ROGERS, 1989], [ROGERS, 1995A], [ROGERS, 1995B]).

Une des caractéristiques qui déroute et souvent heurtent les professionnels de la relation d’aide est que, avec les personnes transsexuelles, transgenres et intersexuées, elles ne peuvent pas se situer en référence, elles ne peuvent pas jouer le rôle d’une autorité et elles ne peuvent pas se raccrocher à leurs théories ni à leurs principes. Leurs clients les feront toutes éclater et ce sont eux et eux seuls qui disent ce que c’est que d’être transsexuel-le, transgenre ou intersexué-e, ce sont eux et eux seuls qui savent ce qui est bon pour eux, en particulier quelles démarches médicales ils doivent entreprendre. Pour pouvoir aider de telles personnes, il faut être détaché de tout rôle ou de tout statut associé à la relation d’aide, il faut être capable de poser ses principes et son savoir de côté et d’apprendre avec les personnes que l’on accompagne, il faut encore aimer les chemins de traverse qui ne sont pas sur les cartes et les personnes complètement hors norme. Mais, si c’est le cas, on risque de ne pas regretter le voyage !

Un terrifiant boulet

Tout comme nombre de personnes intersexuées, la très grande majorité des personnes transsexuelles voient leur identité sexuelle totalement niée par leur entourage. Il y a aujourd’hui quelques exceptions, des familles assez sensibles et respectueuses pour accueillir leur enfant tel qu’il est et l’accompagner dans sa transition dès l’adolescence (voir, par exemple, [JUST EVELYN, 1998]), voire depuis l’enfance (voir, par exemple, [SZYMANYSKI, 2006]). Ces familles ont très souvent fort à faire pour défendre leur enfant face à leur environnement infiniment moins tolérant.

En dehors de ces quelques cas encore bien trop rares, les personnes transsexuelles voient leur identité totalement niées et toute volonté de leur part d’exprimer leur différence est refusée par leur entourage et souvent très violemment réprimée. Ce faisant, elles reçoivent l’inverse de la validation et de la confirmation affective qui permet à un enfant de faire l’expérience de sa valeur, de développer un sentiment de complétude et une sécurité intérieure qui lui permet de devenir autonome et d’entrer en relation avec les autres de manière autonome et authentique.

Les personnes transsexuelles grandissent de ce fait avec une immense insécurité intérieure, ont une image totalement négative d’elles-mêmes. Un très grand nombre d’entre elles sont dépressives, voire suicidaires et il n’est pas rare qu’elles essaient d’apaiser leur extrême mal être par divers abus de substances.

Comme à chaque fois qu’il est question de maltraitance et de pédagogie noire, les parents prétendent agir pour le bien de l’enfant et, en réalité, le sacrifient à leur besoins de sécurité, à la panique qu’ils peuvent ressentir en voyant quelqu’un sortir des cadres dont ils sont restés prisonniers, à leur besoin de confort, etc.

Il est de plus très fréquent que ces maltraitances s’accompagnent de violences additionnelles. Les enfants transsexuels et/ou transgenres gravement battus, humiliés, niés, abusés par un parent ou par des proches sont, hélas, plus la norme que l’exception. Il en va aussi souvent de même pour les enfants intersexués qui ne peuvent adhérer au sexe qui leur a été assigné de force à leur naissance.

Une relation qui valide le sentiment identitaire de la personne

Etant donné l’expérience de carence affective de ces personnes, une des toutes premières responsabilités de la personne aidante, c’est de valider l’identité sexuelle de la personne, comme étant l’expression de son vrai visage, et non le signe d’une éducation problématique ou de quelque perversion que ce soit. Ce point est absolument essentiel, c’est souvent même une question de vie ou de mort. Il est très fréquent que la personne soit à la recherche de cette validation depuis sa plus petite enfance, et qu’elle ait dû vivre (ou se traîner dans la vie) pendant des décennies sans cela. Quoi qu’elle entreprenne, elle ne pourra pas se déployer pleinement sans cette validation, et elle continuera alors de souffrir des graves carences affectives qu’elle a subies. Cette validation est un préalable indispensable pour qu’elle puisse faire l’expérience de sa valeur, ce qui changera sa vie.

Une relation qui témoigne du caractère de maltraitance de toutes les souffrances endurées dans l’enfance

Si une partie des personnes survivent aux maltraitances qu’elles subissent, toutes n’y arrivent pas et nombre d’entre elles se suicident, sentant confusément combien ce qu’elles ont vécu est inacceptable, injuste, immérité. C’est une responsabilité essentielle de la personne aidante que de leur servir de témoin éclairé et de leur confirmer le caractère inacceptable, parfois criminel, des maltraitances qu’elles ont subies.

Comme le fait remarquer Alice Miller, bien trop d’aidants ne sont pas encore libérés du système de la pédagogie noire. Ils seront alors incapables d’entendre leurs clients sur les maltraitances qu’ils auront subies et de les accueillir. Ils se retrancheront derrière leurs théories (psychanalyse et soi-disant complexe de l’Oedipe, foi et pouvoir du pardon, etc.) pour faire pression sur leurs clients et les entraver dans leur chemin, chemin qu’ils sont incapables de faire pour eux-mêmes. Il revient à ce moment là à leurs clients de comprendre ce qui se passe et d’en tirer les conclusions qui s’imposent, quitte à continuer leur chemin avec une autre personne qui pourra les accompagner plus loin sur leur chemin.

Quand la personne osera enfin avoir confiance en ses sentiments, en sa conscience que ce qu’elle a subi de la part de ses parents ou de son entourage est de la maltraitance, peut-être grave, elle commencera alors à ressentir tous les sentiments de colère, de haine même, de tristesse, d’abandon, de désespérance qu’elle a enfouis en elle pendant tant d’années. Là encore il est de la responsabilité de la personne aidante d’accueillir et d’accompagner son client jusqu’au bout, sans jamais tenter de faire pression sur lui pour qu’il/elle "remballe" ces sentiments et passe à autre chose. C’est à ce prix que la personne pourra retrouver toute la vie, toute la part de son vrai visage qui a été enfouie pendant des années sous le poids de la maltraitance qu’elle a subie.

Une relation qui entende et confirme la personne, y compris dans sa différence, même profonde, par rapport aux normes habituelles en matière de sexe et de genre.

Les personnes transsexuelles et intersexuées ont bien trop souvent subi de telles manipulations de la part de leur entourage, du corps médical, des psychiatres et autres professionnels de la relation d’aide qu’elles ont développé une très profonde méfiance à l’égard de tout prestataire de soin ou de toute personne qui se présente comme "aidante". Elles craignent les manipulations comme la peste bubonique et elles ont de solides raisons pour réagir ainsi. Elles sentent aussi les manipulations venir de très loin.

Il est donc absolument essentiel que toute personne aidante soit d’une absolue clarté et d’une totale honnêteté avec elles. Si, par exemple, un-e client-e se trouve face à quelqu’un qui affirme vouloir l’aider à faire l’expérience de sa valeur, et qu’elle sente que cette personne souhaite en fait utiliser cette dernière pour la dissuader ou l’empêcher de réaliser sa transition, toute relation de confiance sera impossible. De tels cas sont, hélas, loin d’être rares [CASTANEDA, 1999].

Ce point est d’autant plus important (et d’autant plus difficile à satisfaire) que nombre de personnes aidantes, même très compétentes et très bien intentionnées peuvent être engoncées dans les normes habituelles en matière de sexe et de genre, avec tout le poids d’homophobie et de transphobie qu’elles contiennent. Ces dernières peuvent en arriver à essayer inconsciemment d’influencer leurs client-e-s sans mesurer la portée de leurs actes [CASTANEDA, 1999]. Ce qui, face à une personne qui a déjà réalisé un bon bout de chemin donnerait lieu à une violente explication peut, avec une personne au début de sa démarche, aboutir à une rupture définitive de la relation. Par ailleurs, la personne fera une fois de plus l’expérience que les aidants sont indignes de confiance, manipulateurs, et foncièrement intolérants.

Il est donc vraiment indispensable que, quelle que soit l’école à laquelle la personne aidante se rattache, qu’elle soit complètement libérée des contraintes habituelles en matière de sexe et de genre, qu’elle n’ait aucune difficulté intérieure face à des personnes transsexuelles, transgenres, intersexuées, et autres. Il est indispensable qu’elle soit familière de ces dynamiques et qu’elle se sente libre de tout désir d’influer sur le parcours de ses client-e-s.

Malheureusement, les personnes qui remplissent cette condition sont peu nombreuses. Les haptopsychothérapeutes qui sont pourtant si précieux pour aider des personnes souffrant de graves carences affectives vivent également dans un univers très traditionnel en matière de genres et de sexes [VELDMAN, 2004]. S’ils veulent aider efficacement des personnes transsexuelles, transgenres ou intersexuées, il leur faut accepter de mettre entre parenthèses certaines de leurs convictions, comme celles qui traitent des relations entre hommes et femmes et de la répartition des rôles entre eux.

Une relation qui prenne en compte le fait que la personne sent qui elle est et qu’elle sait ce qui est bon pour elle

Sur ce point aussi, l’approche centrée sur la personne est essentielle. Quand bien même les personnes transsexuelles sont placées sous une même étiquette, chaque transition, chaque parcours est unique. Nul ne peut savoir de l’extérieur comment une personne va aborder son chemin. Et nombre d’entre elles ont du subir pendant des décennies des personnes qui prétendaient savoir ce qui était bon pour elles, ce qu’elles devaient faire, ce qu’elles devaient croire et même ce qu’elles devaient ressentir. Devenir le capitaine de leur navire, reprendre la barre de leur évolution personnelle est non seulement essentiel pour qu’elles puissent réussir leur transition (si elles en sont à cette étape de leur vie) mais aussi pour qu’elles puissent pleinement reprendre la responsabilité de cette dernière. Il est donc très important qu’une personne aidante se situe en accompagnante, en assistante de transition, et pas en guide ni en maître à penser.

Synthèse

Quand elles ressentent le besoin d’être aidées, la relation d’aide que les personnes transsexuelles demandent est centrée autour de ces trois axes : l’accueil de leur différence comme une richesse et l’expression de leur vrai visage (et non le signe d’une pathologie), la libération des séquelles des maltraitances qu’elles ont subies et la prise en main de leur vie et des traitements dont elles ont besoin (si elles sont en train de se lancer dans leur transition). Pour pouvoir les accompagner de manière respectueuse, les personnes aidantes qui les assistent, doivent être profondément libres par rapport aux standards traditionnels en matière de sexe et de genre et elles doivent pouvoir se situer en accompagnantes plutôt qu’en guides. A ce titre, l’apport de l’approche centrée sur la personne est tout à fait essentiel.

Pistes pour l’avenir

La dépsychiatrisation

Par dépsychiatrisation on entend :

Un accompagnement sur la base du counseling de l’approche centrée sur la personne

Sortis du cadre psychiatrique, les personnes qui ont subi de la maltraitance seront alors libres de rechercher une aide afin de les accompagner durant leur transition mais surtout pour les aider à se libérer des souffrances résultant des maltraitances qu’elles ont subies. Débarrassée de tout jeu de pouvoir, cette relation d’aide sera alors libérée de ce qui rendait le suivi par les psychiatres extrêmement conflictuel, à savoir leur comportement de garde-barrière, leur volonté de filtrer les personnes, ce qui amenait, par exemple, les transsexuelles lesbiennes et les transsexuels gays à leur cacher complètement leur vécu et à pratiquer le mensonge à large échelle afin d’obtenir les traitements dont ils avaient besoin.

Enfin sortie d’un rôle de contrôle et d’évaluation, la relation d’aide pourra retrouver son vrai but : aider la personne à restaurer et à révéler son vrai visage. Ces dernières entreprendront alors les traitements dont elles ont besoin au moment où elles le sentiront juste. Leurs accompagnants seront certainement à même de leur partager leur ressenti, par exemple s’ils ne les sentent (ou croient) pas prêtes, mais ils n’auront plus le pouvoir d’interdire ces traitements comme aujourd’hui, pouvoir qui est à l’origine d’un conflit très violent.

Dans la mesure où les aidant-e-s ne sont plus responsables des traitements qu’entreprennent ces personnes, ce sont ces dernières qui sont aux commandes, il sera aussi nécessaire de signifier formellement à qui appartient la responsabilité. Cela pourrait se faire par la signature de lettres de consentement éclairé, dans lesquelles la personne signifie clairement et dans des formes ayant valeur légale qu’elle est pleinement informée des conséquences potentielles des traitements qu’elle entreprend et qu’elle dégage ses accompagnants de toute responsabilité par rapport au fait que c’est bien elle qui les entreprend de son plein gré.

Le fait que les personnes transgenres et transsexuelles constituent des filières qui leur permettent d’éviter les psychiatres avec lesquelles elles sont en conflit est certainement une étape dans cette voie. Mais il est possible que cette dépsychiatrisation se réalise beaucoup plus rapidement dans le monde anglo-saxon qu’en Europe francophone, dans laquelle la situation est figée. Il sera d’abord nécessaire de faire en sorte que les psychiatres et les psychanalystes n’aient plus le pouvoir de blocage qu’ils ont aujourd’hui. La voie pour y arriver, juridique (la cour européenne des droits humains), ou politique doit encore être déterminée.

Des personnes transsexuelles qui deviennent à leur tour aidantes

Dans la mesure où les familles seront enfin respectueuses, le fait de naître transsexuel-le, transgenre ou intersexué ne sera plus la garantie de subir de graves maltraitances. On devrait alors voir un plus grand nombre de ces personnes devenir médecins, psychologues, etc. Dans l’immédiat, certaines des personnes qui ont achevé avec succès leur transition et qui ont trouvé leur place dans la société souhaitent devenir des personnes aidantes afin de pouvoir accompagner d’autres personnes. Elles peuvent se former dans différentes approches compatibles avec une formation en cours d’emploi et qui n’exigent pas nécessairement un diplôme de médecin. L’approche centrée sur la personne, avec son attention à ne pas faire de la relation d’aide l’apanage de spécialistes, est certainement une voie possible et intéressante.

Documenter l’histoire des horreurs passées

Vu les horreurs subies par les personnes transsexuelles, transgenres et intersexuées, il serait certainement nécessaire d’instruire le procès des milieux médicaux qui les ont fait infligées. Mais, comme il est peu probable que ce procès ait jamais lieu, il serait au moins nécessaire que, à l’avenir, les historiens se penchent sur ce qu’elles ont subies et qu’ils documentent cette histoire, comme ils documentent nombre d’horreurs que des êtres humains infligent à d’autres. Cela permettra au moins de manifester aux yeux de toute la société les souffrances qui leur ont été infligées pendant des décennies.

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Notes

1 : De l’anglais "Male to Female"

2 : De l’anglais "Female to Male"

3 : Acronyme d’origine anglaise signifiant "Lesbienne, Gay, Bisexuel-le, Transsexuel-le, Transgenre et/ou Intersexué-e"

4 : Approche issue des milieux LGBTI et féministes centrée autour de la remise en cause des rôles traditionnellement attribués aux hommes et aux femmes.

[1] De l’anglais "Male to Female"