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L’identité sexuelle

Publié le dimanche 13 août 2006.


Article en préparation pour l’ouvrage collectif "dictionnaire de la transsexualité"

On appelle identité sexuelle notre conviction inébranlable d’être un homme, une femme, les deux, aucun des deux, ou alors une personne intersexuée. La plupart des être humains ne s’interrogent jamais sur cette part de leur identité tant elle leur semble aller de soi. Il en va tout autrement pour les personnes transsexuelles, transgenres et ou intersexuées. Mais dans tous les cas elle teinte très fortement notre manière d’entrer en relation avec l’autre et de vivre nos relations affectives.

Une identité sexuelle en contradiction radicale avec leur corps, le fait que cette contradiction les fait souffrir abominablement et que la restauration de leurs corps soit une question de vie ou de mort sont deux éléments essentiels du parcours des personnes transsexuelles.

Pour les personnes intersexuées qui s’identifient en tant que telles, assumer leur identité sexuelle ne va pas non plus de soi. Il leur faut faire face à toute une société qui nie jusqu’à son existence. Quand, elles ont, de plus, subi des interventions arbitraires dans leur toute petite enfance, il leur faut, en plus, récuser le comportement de leur famille et des médecins, comportement qu’elles ont été forcées de subir pendant des années, parfois des décennies.

Une perception corporelle

Notre identité sexuelle a trait à qui nous sommes en tant qu’être corporé et sexué. Sentir qui nous sommes ne provient pas d’une réflexion rationnelle, mais c’est une sensation que nous percevons dans notre corps au même titre que tout notre vécu affectif ([GENDLIN, 1982], [WEISER, 1996], [VELDMAN, 2001]). Un très grand nombre de personnes vivent si naturellement une cohérence profonde entre la perception de leur identité sexuelle et de leur corps, qu’elles ne se posent même pas la question de savoir qui elles sont en tant que personnes corporée et sexuée, tellement la réponse va de soi. Cela leur permet d’habiter pleinement leur corps, d’être bien "dans leur peau" et d’entrer en relation avec l’autre d’une manière qui mêle inextricablement leur corps et leur affectivité.

Les personnes intersexuées qui s’identifient en tant qu’intersexuées font la même expérience. Mais, contrairement aux autres, elles voient leur perception niée par leurs parents, par leur entourage et souvent par leur médecin.

De leur côté, les personnes transsexuelles font une toute autre expérience. Depuis la plus petite enfance, elles sentent une disharmonie profonde, très souvent radicale, entre la sensation de qui elles sont en tant que personnes sexuées et celle de leur corps. Elles se sentent femmes, ou hommes, mais cette perception entre en conflit avec celle de leur corps, qui est inverse. De ce fait, elles se sentent étrangères à leurs corps. Ce dernier n’est pas une partie constitutive d’elles-mêmes, mais un étranger qui leur sert de prison. Elles sont également dans l’incapacité de l’habiter affectivement et d’entrer en relation de la même manière que les autres. C’est cet emprisonnement qui leur est insupportable et qui les empêche de révéler leur vrai visage, et souvent de vivre.

Percevoir son corps comme étranger à soi-même n’a rien d’une construction culturelle. C’est une sensation dont les personnes transsexuelles font l’expérience par le biais même de ce corps qu’elle ressentent comme étranger.

Une conviction intérieure

Comme pour tout ce qui concerne le sentiment de qui nous sommes, notre identité sexuelle est une conviction intérieure, qui, pour l’essentiel, échappe au domaine du rationnel et du démontrable.

Face à des messages contraires, d’un côté les attentes et les pressions de son entourage et de l’autre, le sentiment de qui elle est et de ce qu’elle aspire à vivre, les personnes doivent oser faire confiance à leur ressenti pour pouvoir s’assumer alors qu’elles ont bien trop souvent été éduquées à le refouler et à satisfaire les besoins de leurs proches. Assumer et affirmer leur identité est de ce fait une épreuve difficile pour de nombreux êtres humains.

Il faudra un cran certain à une personne qui, par exemple, ne vit que pour la musique d’oser croire en ce qu’elle ressent, quitte à rompre avec sa famille qui tenait tellement à en faire un avocat ou un comptable. Et même les fruits d’une vie pleine et heureuse sont susceptibles de ne pas être entendus par un entourage incapable de respecter la vie et l’individualité de son enfant. C’est donc bien un acte d’affirmation de soi très fort.

Dans le monde occidental, les personnes intersexuées, transgenre et transsexuelles font face à un défi encore plus grand. En osant croire en elles et en acceptant puis en affirmant qui elles sont, elles récusent un modèle binaire et fixiste des genres et des sexes que tout leur entourage et, hélas, un trop grande partie du corps médical, prend pour une évidence, signe d’un endoctrinement qui dure depuis des siècles.

En s’assumant, elles auront beau faire "la preuve par l’acte" de ce qu’elles affirment, elles auront beau vivre une vie pleine, épanouie et fructueuse, d’aucun diraient vraiment fécondes, elles prennent le risque de faire face à l’hostilité et à la haine de personnes qui sont incapables d’entendre un seul mot de ce qu’elles disent. Elles risquent de voir leur entourage, leur famille, leurs proches, les milieux religieux, les psychiatres et les psychanalystes tout faire pour les entraver. Ces derniers affirment agir pour le bien de la personne. En pratique et quelles que soient leurs intentions, ils enfoncent encre un peu plus la tête sous l’eau de personnes souvent en grande difficulté. Ce faisant, ils les empêcher de révéler leur vrai visage. Dans de nombreux cas, pour se préserver et pour pouvoir réussir leur transition, les personnes transsexuelles doivent déménager à une distance certaine des lieux de leur enfance et rompre les ponts avec leur famille.

Une perception innée et indépendante de l’éducation

Le monde occidental est obsédé par la détermination du sexe des enfants. Il n’est pas rare que des parents fassent des échographies principalement destinées à savoir si leur enfant sera un garçon ou une fille et, la plupart du temps, ces derniers n’imaginent pas qu’il puissent recevoir une autre réponse. De la même manière, l’accouchement se termine par la proclamation du sexe de l’enfant à l’ensemble des personnes qui y assistent. D’autres informations bien plus importantes, comme l’état de santé et de l’enfant viennent après. De plus, lorsqu’une naissance doit être annoncée à l’Etat Civil, le sexe de l’enfant doit être déclaré et il n’existe, aujourd’hui encore, que les catégories "garçon" ou "fille".

Le monde occidental a de sérieux problèmes avec les personnes dont le corps et/ou l’identité sexuelle est en contradiction avec le système binaire dont il a hérité. C’est ainsi que, dans l’histoire, les personnes intersexuées se sont vues forcées de se définir soit comme homme soit comme femme et de s’y tenir, sous peine de mort. D’autre part, les personnes qui, pour quelque raison que ce soit, tentaient de traverser la "barrière des sexes" ont elles aussi longtemps risqué la mort ([BONNET, 2001]).

Au 20ème siècle, cette normalisation forcée a pris le chemin de la médecine. Cette dernière a constitué un discours selon lequel le sexe de l’enfant doit absolument être déterminé à la naissance et ce dernier ne peut être que "mâle" ou "femelle". Les médecins ont développé une pratique selon laquelle les nouveaux-nés intersexués sont présentés comme étant des garçons ou des filles nés avec des difformités. Selon cette pratique, le traitement de ces différences vues comme des difformités serait une urgence afin de pouvoir définir coûte que coûte le sexe de l’enfant avant la sortie de la maternité.

Ces mêmes médecins affirment agir pour le bien de l’enfant (afin, selon eux, de lui éviter l’angoisse d’avoir un corps difforme). Ils affirment également que la situation justifierait de faire croire aux parents que la vie de leur enfant est en jeu, de les maintenir dans l’ignorance de ce que c’est que l’intersexualité ([FAUSTO-STERLING. 2000A]). Cette même situation justifierait encore une assignation chirurgicale selon ce que les chirurgiens trouvent le plus pratique de faire (et en faisant donc totalement abstraction de l’identité de l’enfant). Le tout est légitimé par un discours selon lequel, avec une bonne éducation, l’enfant développera une identité sexuelle correspondant au sexe qui lui a été attribué et qu’il sera, c’est essentiel pour les médecins, hétérosexuel ([MONEY, 1955], [MONEY, 1957], [MONEY, WIKI]). Ce discours est devenu monnaie courante et, jusque dans les années 90, il était incontesté dans le monde hospitalier.

Contrairement au discours de la majorité des médecins, dans la quasi totalité des cas, il se trouve que le fait qu’un enfant naisse intersexué ne met pas du tout sa vie en danger et la situation ne nécessite en aucune manière une intervention chirurgicale et les enfants qui naissent intersexués sont parfaitement viables. Les quelques exceptions concernent les enfants naissant avec une extrophie cloacale (enfants naissant sans organes sexuels externes et avec nombre d’organes internes à l’air libre, un enfant sur 250’000 [TELIHA, 1996]). D’autre part, les enfants qui naissant avec une hyperplasie adrénale congénitale (impossibilité de produire certains corticostéroïdes, entre 1 enfant sur 10’000 et 1 sur 18’000 [MEDLINE-CAH]) ont effectivement besoin de soins additionnels. Mais ces derniers relèvent des endocrinologues, pas des chirurgiens.

Pire encore, les opérations effectuées si tôt ont des conséquences catastrophiques. Il n’est pas rare qu’elles suppriment toute possibilité de plaisir sexuel, par exemple dans le cas de l’ablation d’un clitoris que les médecins jugent trop grand. La récupération à la suite de ces opérations est très mauvaise et on connaît des cas où il a fallu plus de dix interventions ultérieures ([AIS-SG], [DAVIES, 2005A], [DAVIES, 2005B], [CREIGHTON, 2005], [FARHAT, 2005], [FAUSTO-STERLING, 2000A]). L’atmosphère de secret et de honte qui les entoure envoie un message totalement dévalorisant à l’enfant. Non seulement aucune angoisse ne lui est épargnée, mais il grandit avec une image terriblement négative de lui/elle même. Quand ce dernier apprend enfin la vérité, il/elle se découvre trahi-e par ses parents et par le corps médical, ce qui engendre souvent des ruptures familiales irrémédiables. La personnes est de plus seule pour reconstruire son identité autour de la vérité qu’elle vient de découvrir. Tout ceci illustre le fait qu’il est ici bien peu question du bien de l’enfant, mais de rassurer les médecins et, souvent, les familles, fût-ce au prix du sacrifice de l’enfant lui-même.

Un autre élément qui a longtemps été occulté et qui est maintenant clair, c’est qu’une forte proportion des enfants intersexués ainsi opérés refusent dès l’enfance le sexe qui leur est attribué et entrent en révolte contre leur famille et les médecins qui les suivent. Devenus adultes, ils n’auront de cesse de faire restaurer leur corps ([DIAMOND, 1997], [COLAPINTO, 1997], [COLAPINTO, 2001]).

La résistance farouche, très précoce et continue des personnes intersexuées contre le sexe que le corps médical leur attribue, le fait que, malgré toutes les pressions, malgré leur vulnérabilité et leur dépendance face à leurs parents, ces personnes ne se résignent pas durant toute leur enfance et que, devenue adultes, elles n’ont de cesse corriger l’assignation arbitraire qu’elles ont subies est une preuve flagrante que la théorie selon laquelle l’identité sexuelle est la résultante de l’éducation ne supporte pas la confrontation avec les faits observés ([AIS-SG], [DIAMOND, 1997]).

De leur côté, pour s’affirmer, les personnes transsexuelles font face à une opposition au moins aussi forte, tant de leur entourage que du corps médical. Pendant longtemps, elles ont dû subir un traitement terriblement destructeur de la part de ce dernier ([ETTNER, 1998]). Cette maltraitance institutionnalisée est, hélas, encore de rigueur, entre autres en France, où elles sont censées passer par des programmes officiels aux mains de psychiatres et de psychanalystes. Mais un nombre croissant de personnes arrive à les éviter et à réaliser leur transition avec l’aide de personnes plus respectueuses, quitte à devoir payer de leur poche tout ou partie des traitements.

En réussissant leur transition, en trouvant leur place dans la société, en menant une vie pleine, heureuse et fructueuse, ces dernières font la preuve qu’elles ont en effet réussi à révéler leur vrai visage, qu’elles sont bien les femmes et les hommes qu’elles ont toujours affirmé être, que leur transsexualité est tout sauf une perversion, qu’elle ne résulte en rien de traumatismes de l’enfance ou d’une éducation qui aurait mal tourné.

Les parcours combinés des personnes intersexuées, transgenres et transsexuelles entrent en résonance avec les travaux récents des neuroscientifiques qui tendent à montrer que l’identité de genre est bien innée ([ZHOU, 1995], [KRUIJIVER, 2000], [HETTENA, 2000], [DIAMOND, 2002]). Tous ces éléments forment un tout cohérent et se soutiennent les uns les autres. Cette conjonction est d’autant plus importante qu’elle aide les personnes en question dans leur lutte contre les behavioristes, les psychiatres et les psychanalystes, ainsi que contre les prises de pouvoir et les tentatives de normalisation dont elles sont encore victimes.

Le caractère inné de l’identité sexuelle n’a rien à voir avec le binarisme ni avec l’essentialisme

Une partie des milieux féministes est mal à l’aise avec la confirmation du caractère inné de l’identité sexuelle. Certaines personnes ont peur que ce soit le moyen d’imposer une vision binaire et essentialiste des genres au sein de la société, et par là, de renforcer l’enferment des femmes dans des rôles stéréotypés [références]. L’essentialisme est un discours selon lesquels les hommes et les femmes sont des êtres qui sont, par nature, si différents, qu’ils appartiennent presque à des espèces et à des univers totalement distincts. Les personnes qui tiennent ce discours l’ont utilisé pour justifier un ordre social dans lequel hommes et femmes sont séparés de manière très rigide et dans lequel les hommes dominent légitimement les femmes. Certaines féministes ont adopté ce discours pour affirmer que les femmes peuvent et doivent vivre dans un monde dans lequel les hommes n’ont aucune place.

La crainte des féministes est d’autant plus malheureuse qu’elle repose sur une incompréhension de la signification du caractère inné de l’identité sexuelle et qu’elle engendre des conflits inutiles et sans objet entre certains groupes féministes et les personnes intersexuées, transgenre et transsexuelles.

Constater que l’identité sexuelle d’une personne est innée ne signifie absolument pas que cette dernière s’inscrive nécessairement dans un mode binaire, bien au contraire. Si un grand nombre de personnes intersexuées victimes d’intervention arbitraires se révoltent, ça n’est pas pour dire qu’elles s’identifient au sexe opposé à celui qui leur a été assigné, mais qu’elles s’identifient en tant que personnes intersexuées. Les personnes transgenres, elles, s’identifient à la fois en tant qu’hommes et en tant que femmes et elles prennent grand soin à le marquer dans leur comportement et dans leur vie en général. De leur côté, les personnes transsexuelles témoignent de ce qu’on ne peut pas déterminer l’identité sexuelle d’une personne sur la base de son apparence et même si elles s’identifient clairement comme hommes ou comme femmes. D’autres part, même si certaines personnes, les plus visibles, semblent inscrites dans les normes traditionnelles en matière de genre, un grand nombre d’entre elles les conteste vigoureusement et elle prend soin de signifier qu’elles n’en n’est ni prisonnière ni complice. Tout cela n’a rien à voir avec une vision essentialiste et stéréotypée des genres.

Nombre d’auteurs ont déjà démontré à quel point les éventuelles différences comportementales et cognitives entre les genres sont non significatives tellement les variations sont grandes au sein d’un même groupe. A l’instar des travaux de chercheurs comme une Anne Fausto-Sterling ([FAUSTO-STERLING, 1997] [FAUSTO-STERLING, 2000A]), les personnes intersexuées, transgenres et transsexuelles démontrent que, même sur le plan biologique, il n’y a pas que deux sexes et les humains ne constituent absolument pas deux groupes distincts, mais bien un seul ([FAUSTO-STERLING, 2000B]). Aussi bizarre que cela puisse paraître aux yeux de bien des gens, les sexe ne constitue pas un caractère discriminant significatif. C’est dire qu’au lieu de les renforcer, elles récusent clairement les vues essentialistes selon lesquelles hommes et femmes seraient tellement distincts qu’ils n’auraient rien à voir. De ce fait, elles invalident aussi l’idéologie selon laquelle il devrait exister une séparation stricte des rôles et l’ordre de la société devrait refléter cette séparation.

Loin d’être un danger pour les féministes, l’existence de personnes intersexuées, transgenres et transsexuelles est au contraire un solide appui, tout comme la mise en lumière du caractère inné de l’identité sexuelle, identité qui ne recouvre pas les standards binaires habituels. De fait, nombre de personnes de ces mouvances se sont fortement engagées dans les combats féministes.

Orientation et identité sexuelle sont deux choses distinctes et indépendantes

Pendant longtemps, la société occidentale n’a même pas imaginé que des personnes puissent être transgenres ou transsexuelles. D’ailleurs ces mots n’existaient pas. Puis, elle du prendre acte qu’elles existent, mais elle a ignoré les transsexuels hommes (FtM) et elle a assimilé les personnes transsexuelles à des personnes ayant un comportement hyper-féminin, parfois carricatural, en tout cas complètement inscrits dans les standards traditionnels en matière de genre, et se définissant comme totalement hétérosexuelles.

Aujourd’hui, les transsexuelles lesbiennes et les transsexuels gays sont de plus en plus fréquents et leur intégration dans le monde LGBTI se fait progressivement. Les personnes transgenres commencent également à prendre leur place, y compris dans le registre amoureux. Il n’est pas rare non plus que des personnes intersexuées soient engagées dans des relations amoureuses vues de l’extérieur comme étant homosexuelles.

Cette évolution illustre à quel point l’identité et l’orientation sexuelle des personnes sont bien deux éléments indépendants l’un de l’autre et combien savoir qui je suis en tant qu’être sexué ne présume en rien de qui j’aime.

Par contre, une redéfinition d’un autre ordre s’avère nécessaire. Qu’est ce que cela signifie pour un gay de tomber amoureux d’un transsexuel FtM ? Qu’en est-il pour une lesbienne tombant amoureuse d’une transsexuelle ? Et dans le cas d’un gay tombant amoureux d’une personne intersexuée s’identifiant comme intersexué/e ? Le mot "homosexualité" fait implicitement référence à une division de l’humanité en deux groupes distincts et à une séparation inamovible entre ces derniers. Or nous découvrons qu’il n’en n’est rien. Mais cela nous demande de redéfinir le sens des mots "hétérosexualité" et "homosexualité". Est-ce qu’ils ont encore un sens ? A l’heure actuelle, il semble que, plutôt que de créer de nouveaux mots pour désigner ces situations, la société étende le sens des mots actuels, ce qui se voit aussi par l’inclusion de plus en plus grande des personnes intersexuées et transsexuelles qui se sentent concernés dans les groupes gays et lesbiens.

Les variations de l’identité sexuelle ne représentent pas des maladies

Pendant bien trop longtemps, les médecins, psychiatres et psychanalystes ont étiqueté de manière stigmatisante toute personne dont l’identité sexuelle ne correspondait pas à leur standards. Non seulement ils ont inventé des discours selon lesquels ces variations proviendrait d’une éducation problématique ([MONEY, 1955], [MONEY, 1957]), mais ils ont aussi utilisé le langage pour tenter de faire disparaître certaines catégories de personnes.

C’est particulièrement le cas des personnes intersexuées, qui se sont vues réduites à leur différences physiques et qui ont, de plus, vu ces dernières classées dans différentes catégories dont seules certaines avaient droit au label "intersexualité". C’est ainsi qu’un grand nombre de personnes se sont vues qualifiées de "pseudohermaphrodites" ([DREGER,2000]), signifiant par là un déni de leur identité intersexuée. Les personnes partiellement insensibles aux androgènes se sont également vues écartées de cette même catégorie, sous prétexte que les médecins ne pouvaient pas la définir de manière satisfaisante ni détecter tous les cas. Grâce à Internet, les personnes intersexuées travaillent actuellement à reconstituer leur unité ([PREVES, 2003]) en se regroupant au travers d’organisations comme l’organisation internationale des intersexués (OII).

En plus du fait que notre compréhension de la nature est, en la matière, complètement imbibée d’aprioris culturels ([FAUSTO-STERLING, 200A]), il est essentiel de rappeler que cette dernière ne s’est jamais arrêtée à nos catégories. Elles sont tout au plus des aides et des tentatives temporaires de compréhension. Les forces naturelles ne fonctionnent pas avec le déterminisme de nos mécaniques et elles ont toujours produit une très grande variété d’êtres et de situations. Faire du fait d’être hors norme une pathologie, c’est non seulement stigmatiser injustement des êtres, c’est non seulement appauvrir dramatiquement nos vies mais c’est aussi attaquer les mécanismes à la base de toute évolution. Une telle attitude est non seulement inhumaine, elle est aussi profondément irrespectueuse de la nature et de son mode de fonctionnement.

En fait, en relisant notre étude de la nature, nous découvrons que cela fait très longtemps que nous observons des espèces et des êtres vivants dont la vie ne correspond pas aux normes occidentales en matière de sexe et de genre. Nous découvrons aussi que, selon les époques, ces faits ont été plus ou moins occultés ou déformés [ROUGHGARDEN, 2005]. Mais ils sont là et ils témoignent que les normes rigides que certains veulent imposer aux êtres humains en matière de sexe et de genre n’ont strictement rien de naturel, bien au contraire.

Trouver les mots justes peut prendre du temps

Si certains sentent leur différence dès la petite enfance, il leur faut parfois du temps pour trouver le mot juste qui la décrit. Il faut que ces mots existent. Il leur faut parfois encore plus de temps pour pouvoir accepter et assumer les mots dont ils sentent qu’ils les définissent avec tout ce qu’ils impliquent. Il n’est, par exemple, pas rare que des personnes transsexuelles ou transgenres commencent leur parcours en rejoignant la communauté homosexuelle. Elles ont besoin de faire l’expérience de vivre des relations amoureuses dans cet univers là pour sentir la confirmation qu’elles se situent en fait autrement que les autres personnes qu’elles côtoient. Dans la communauté lesbienne, elles aussi aiment des femmes, mais elles sentent qu’elles se situent autrement que les autres, dans le sens qu’elles se situent en homme. Dans la communauté gay, d’autres personnes se sentiront amoureuses d’hommes, mais en se situant différemment dans la relation que les personnes qu’elles côtoient. Cette prise de conscience leur permettra alors de continuer leur chemin, celui qui leur permettra d’oser le mot "transsexuel-le" ou "transgenre" pour se définir.

La preuve par l’acte

Pour pouvoir admettre son caractère inné, une partie de la communauté scientifique souhaiterait une théorie complète de l’identité sexuelle qui décrirait de quoi elle est constituée et comment elle se développe, le tout étant assorti de moult preuves expérimentales, de modèles animaux et humains, documentés dans une foule d’articles scientifiques publiés dans des revues de référence et d’audience planétaire (Science, Nature, The Lancet, The New England Journal of Medicine, etc.).

Si certains chercheurs travaillent dans ce sens et s’ils ont des résultats indéniables ([ZHOU, 1995], [KRUIJIVER, 2000], [HETTENA, 2000], [DIAMOND, 2002]), les personnes intersexuées, transgenre et transsexuelles s’y sont attaquées d’une toute autre manière. A l’instar des personnes intersexuées qui invalident la théorie selon laquelle l’identité de genre est plastique et qu’elle est le résultat de l’éducation, elles ont pris le problème sous un tout autre angle. Elles se sont intéressées aux conséquences dans leur vie de la proposition selon laquelle leur identité sexuelle est innée, pour les comparer avec les faits observés. En d’autres termes, elles affirment ceci : "si notre identité sexuelle n’était pas innée, si elle résultait d’une éducation problématique, alors quand nous nous assumons, notre vie devrait refléter ce caractère problématique. Or il n’en n’est rien. Bien au contraire, nous passons d’une vie étriquée et terriblement douloureuse à une vie qui peut enfin être pleine, heureuse et fructueuse et nous le prouvons dans notre quotidien. Ce que nous disons est donc bien cohérent avec ce que nous vivons".

Ce mode de démonstration est certainement inhabituel et surprenant pour le monde scientifique. Il l’est d’autant plus que cette démonstration est entreprise informellement, sans groupe de contrôle (et comment en constituer un quand pouvoir assumer son vrai visage est une question de vie ou de mort ?), ni tous les cadres habituellement associés à une démonstration. Mais les personnes intersexuées, transsexuelles et transgenres peuvent examiner leur vie de manière infiniment plus fine que ce que n’importe quelle étude ne permettra jamais.

Ces vies ajoutées les unes aux autres constituent une preuve expérimentale de leurs propos, de la justesse de leur chemin ainsi qu’une récusation des théories qu’on leur oppose encore trop souvent.

Plutôt que de confier cette opération à des personnes en qui elles n’ont aucune confiance, les personnes intersexuées, transsexuelles et transgenres ont entrepris de collecter elles-même leurs témoignages dans des recueils publiés sous forme de livre ([OKEEFE, 2003]) ou sous Internet ([CONWAY, 2001], [CONWAY, 2002]). En plus de constituer une preuve de leurs propos, ils permettent aux personnes qui se pressentent différentes de mieux se situer, de voir que d’autres ont trouvé un chemin, et éventuellement rassurer et rassurer leurs proches. Ces recueils permettent également de lutter contre les comportements pas toujours respectueux des médias [exemple récent].

Dans son caractère déroutant, la preuve que les personnes intersexuées, transgenres et transsexuelles apportent à leurs propos constitue sans doute une brique de la science "enfin humaine" que Carl Rogers appelait de ses voeux sans qu’il aie jamais pu la voir advenir ([ROGERS, 1995]). Gageons qu’elle continuera à se développer.

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