Un enfant peut avoir besoin de se sentir accueilli, soutenu et rassuré par ses parents. Un adulte aussi peut avoir besoin d’être accompagné le temps qu’il/elle intègre sa découverte. Et pourquoi vouloir cacher une découverte importante, une part de ce qui nous rend unique et précieux ? Pourquoi se poser une telle question ? Comment se fait-il qu’il ne soit pas naturel de partager une telle découverte ?
Une très grande proportion des personnes qui font cette découverte font également l’expérience que leur entourage, leurs proches, leurs familles, leurs collègues, les gens avec qui ils sont en relation ne sont pas nécessairement prêt à les accueillir comme il se devrait, voire peuvent les rejeter violemment [1]. Pour un enfant, se sentir rejeté par ses parents alors même qu’il a besoin de se sentir accueilli, validé et rassuré peut être extrêmement douloureux et l’empêcher de développer une image positive de lui-même et la sécurité intérieure dont il/elle a besoin pour grandir affectivement. Mais un adulte aussi peut souffrir du rejet de ses proches ou de son milieu de travail.
De ce fait, quand on se découvre différent, la question de savoir quoi révéler, à qui, quand et pourquoi devient très importante et elle le restera peut-être toute la vie.
Certaines personnes peuvent avoir tellement peur qu’elles n’arriveront pas à s’assumer, ou alors en toute dernière extrémité. C’est, par exemple, le cas de personnes transsexuelles qui ont fait l’expérience de voir leur spécificité totalement niée depuis la petite enfance et qui trouvent in extremis la force d’essayer de s’assumer comme dernière porte de sortie avant le suicide.
D’autres personnes peuvent au contraire faire de leur différence un étendard. Elles s’affirmeront comme étant leur différence en toute circonstance et attribueront la cause de toute difficulté au rejet de cette différence par les autres. Elles sont susceptibles de se trouver très souvent en conflit, ce qui va encore renforcer leur conviction qu’elles sont rejetées en raison de leur différence, ce qui peut entretenir et renforcer un enfermement.
D’autres vont plus ou moins compartimenter leur vie. Certaines personnes homosexuelles, par exemple, n’ont révélé leur différence qu’à quelques proches mais pas aux autres et surtout pas à leurs parents ni au reste des gens qu’elles fréquentent. D’autres se seront ouverts à leurs amis mais pas à leurs collègues.
Pour les personnes transsexuelles opérées, la question de savoir ce qu’elles révèlent de leur passé est aussi très importante. Après tout, après avoir vécu des années souvent très difficiles, il est légitime de vouloir vivre en paix et de vouloir éviter que les autres vous regardent comme une bête étrange plutôt que comme la personne que vous êtes. Certaines choisissent de couper complètement les ponts et de ne rien révéler à personne, pas même à leurs éventuels partenaires. D’autres sont discrètes mais tiennent à vivre des relations transparentes avec leurs proches. D’autres encore sont complètement ouvertes.
Pour les personnes homosexuelles, la question est un peu différente, dans la mesure où il ne s’agit pas de leur passé mais de leur présent, où il ne s’agit pas de qui ils/elles sont, mais de qui ils/elles aiment. Quant aux personnes qui sont à la fois transsexuelles et homosexuelles, elles se retrouvent confrontées aux deux questions à la fois.
Pour les personnes intersexuées, il est question de révéler leur histoire qui peut avoir été profondément marquée par des interventions arbitraires et non consenties, par les conséquences de ces dernières, par le silence complice de la famille, par les conséquences affectives de ce dernier. Il peut aussi être question d’affirmer une identité qui ne se réduit pas à une dualité simple du type "je suis soit un homme soit une femme". Cette dernière question est également partagée par d’autres personnes, dont les personnes transgenres.
Quant au rejet, il fait toujours aussi mal. Il fait d’autant plus mal qu’on révèle une part essentielle et très précieuse de qui on est, de ce qui fait de nous un être unique.
Certaines associations militent pour une affirmation forte et en toutes circonstances (le "out and proud" des anglophones) de son identité. Il y a certainement des personnes qui se retrouvent dans cette expression d’elles-mêmes et le travail qu’elles font est très précieux. Mais tout le monde n’est pas prêt à s’exposer ainsi et ça n’est pas nécessairement ajusté.
Vivre dans la terreur perpétuelle est quelque chose de terrible, d’infernal et d’épuisant. Je souhaite à toutes les personnes qui sont dans cette situation de trouver les ressources intérieurs et l’aide extérieure dont elles ont besoin pour pouvoir accueillir et chérir leur différence, leur part d’unicité.
Faire de sa différence un drapeau, évaluer sans cesse toutes les relations à l’aune de l’acceptation ou de rejet (souvent supposé) de sa différence coupe des autres et risque de transformer chaque relation en conflit. Est-ce vraiment la meilleure manière de trouver le bonheur ?
Vivre dans le ressentiment empêche de goûter tous les bons moments de la vie d’aujourd’hui. Quand on les note et qu’on en fait le compte, ils peuvent s’avérer bien plus nombreux que ce qu’on croyait. Alors pourquoi s’empêcher d’y goûter ? Quand on a vécu des carences affectives graves, des maltraitances sérieuses, quand on a subi pendant des décennies des rejets viscéraux, quand on a du affirmer son identité à la face du monde, il n’est pas facile de trouver la paix [2]. Mais c’est essentiel pour pouvoir goûter au bonheur de la vie et aussi pour pouvoir être et agir de manière ajustée dans nos relations.
Il me semble que la question clef qui nous permet de savoir quoi révéler et à qui (à un moment donné) est de savoir quelle part de nous fait partie de notre jardin secret et à qui nous l’ouvrons (et jusqu’où). On peut, par exemple, considérer que le fait d’avoir été forcé-e de vivre dans un corps qui n’est pas le sien pendant des décennies ne regarde personne et ne révéler cette part de sa vie qu’à quelques personnes choisies avec soin. Il n’est alors pas question d’avoir honte de soi, mais de préserver son intimité. D’autres personnes, au contraire, pourront sentir que cette partie de leur vie ne fait pas partie de leur jardin secret et elles en parleront beaucoup plus largement. Des personnes intersexuées pourront se situer face à des interrogations comparables. Les personnes homosexuelles pourront se demander si elles souhaitent vraiment parler ouvertement de leurs préférences et de leurs partenaires et à qui. Est-ce que leur vie amoureuse est quelque chose qu’elles ne souhaitent pas garder pour elles et pour leurs proches ? Ou, au contraire, est-ce qu’elles sentent qu’elles n’ont aucune envie de taire l’existence d’un-e partenaire quand elles sont au travail ?