(1) introduction
Les personnes différentes, qu’elles soient homosexuelles, bisexuelles, transsexuelles, transgenres ou intersexuées ont, pendant des siècles, fait l’objet d’un rejet très violent en occident. Nombre d’entre elles risquaient la mort du simple fait de leur existence.
Durant les dernières décennies, suite à des luttes très intenses, la situation a évolué. L’homosexualité est maintenant suffisamment tolérée dans les pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord pour que nombre de pays disposent sous une forme ou une autre d’un partenariat enregistré qui permet aux couples homosexuels de disposer des principaux droits des couples mariés. Le droit à l’adoption, lui, reste le plus souvent encore exclu.
Mais tout comme pour ce qui concerne les droits des femmes, ces avancées sont fragiles et elles demandent à être constamment défendues. Les attaques contre les partenariats enregistrés, contre les lois anti-discrimination et les difficultés que rencontrent les personnes homosexuelles (sans parler des autres) dans les ex pays de l’Est maintenant intégrés dans l’Union européenne sont là pour nous le rappeler.
Sur le plan affectif, l’insécurité intérieure de nombreuses personnes, le fait qu’il leur soit insupportable de voir que d’autres personnes ne vivent pas selon les normes dans lesquelles elles se sont vues contraintes de vivre explique en bonne partie le rejet, la stigmatisation dont sont victimes les personnes qui sont en dehors des normes traditionnelles en matière de genre.
Mais ce rejet a également des bases idéologiques très anciennes, que l’on regroupe sous le terme de patriarcat. La plupart des gens réduisent ce terme à l’oppression des femmes par les hommes, ce qui en est en effet une des composantes essentielles. Mais il a encore d’autres dimensions et il est important de les présenter toutes.
(2)L’idéologie patriarcale
Cette idéologie édicte les régles suivantes :
(3) Racines historiques
Il n’y a pas de doute que ce système se fonde sur la peur, voire la terreur des femmes. Mais ceci n’explique pas que cette peur ait pris une telle ampleur dans notre société.
Les racines de ces croyances archaïques sont très anciennes. Elles sont nées dans l’antiquité et elles se sont répandues sur une large partie de la terre. Mais elles ne sont pour autant pas universelles. Des sociétés en dehors des grandes religions ont établi des sociétés à trois voire quatre genres et ne ressentent aucune peur face aux personnes intersexuées. Certaines ont attribué un rôle sacré et reconnu, celui de chaman, aux personnes de ces autres genres. D’autres sociétés avec un système de genres binaire, comme la société indienne, ont admis qu’il existait des situations plus complexes et ont institué la caste des Hijras. Mais cela n’a pas été le cas dans les sociétés monothéistes.
Même aujourd’hui, les bandes d’adolescent-es ont des normes de comportement et d’habillement très rigides. Les enfants qui ne les respectent pas s’en voient exclues, et risquent souvent de subir des violences. Chez les garçons, ce sont ces bandes qui les poussent à adopter des comportements dominants, même violents face aux femmes, à dénier et à refouler tous leurs sentiments, à abdiquer leur autonomie et leur conscience pour se soumettre à l’autorité du groupe, etc. Sans même le savoir, ils transmettent de la sorte, le système de normes du patriarcat [2].
Les grandes religions ont largement été utilisées, voire même instituées dans le but d’imposer cet ordre et d’en faire peser le poids sur tous les êtres humains sans aucun échappatoire. C’est, par exemple au nom de ces religions et des normes patriarcales que les colons qui se sont installés en Amérique du Nord on massacré systématiquement les berdaches qu’ils rencontraient dans les tribus indiennes. C’est au nom de ces mêmes religions que les femmes ont été mises en esclavage par les hommes [1].
Cette idéologie a été érigée en un principe quasi divin, en une soi-disant loi naturelle qui serait censée gouverner le monde. Il n’en n’est bien sûr rien, mais cela permet aux dominants de faire croire que l’ordre qu’ils impose est légitime. Et ce système est si répandu qu’un grand nombre de personnes ne se rendent pas compte qu’elles vivent corsetées dans un système de croyances et de normes qui n’a rien de naturel ni d’inévitable.
(4) Impacts
Dans cet univers, les personnes intersexuées, qui remettent en cause cette idéologie sont vues comme le signe du diable. Tout est fait pour les faire disparaître. On doit absolument leur attribuer un genre. Dans certains cas, il est toléré qu’elle puissent en changer à la fin de l’adolescence [3], mais cela doit se passer très formellement, devant un tribunal, en présence des médecins, des chirurgiens et de l’évêque du lieu. Quat aux personnes complètement hermaphrodites, elles avaient l’obligation de choisir un genre et de s’y tenir sous peine de mort.
Affirmer que les enfants portent le mal en eux et qu’ils doivent une soumission absolue à leurs parents est aussi très pratique pour légitimer la pratique des adultes qui les utilisent comme "poubelles émotionnelles", pour compenser et combler leurs manques affectifs. L’ordre de soumission absolue, le "tu respectera ton père et ta mère" empêchent toute prise de conscience et organisent la société toute entière autour de ce tabou [5].
Ce dernier explique aussi que, là encore à l’échelle soicétaire, tout soit fait pour couper les individus de leur affectivité. Sans cela il pourraient se rendre compte de quelque chose. L’école joue une part très importante dans ce processus.
Hommes et femmes se sont de tout temps révoltés contre cet ordre, le plus souvent au péril de leur vie [4] . Nombre de femmes ont été condamnées à mort pour se vêtir et se comporter en homme. Cela ne les a pas empêchées de le faire [3]. Les cas de femmes qui se sont habillées en homme, sont devenues soldats, marins, aventurières, pirates, etc. sont nombreux et certains sont bien documentés [4]. Il y a bien sûr eu des hommes qui ont fait le chemin inverse. Il semble aussi que, pendant des siècles, nombre de ces personnes aient trouvé un exutoire dans le théâtre, alors qu’il était interdit aux femmes de jouer. Le nombre de cas documentés de personne prenant un rôle féminin augmente justement au moment où les troupes se mettent à compter des femmes dans leur rang.
Il est très difficiles de déterminer les motivations de personnes qui sont maintenant mortes et qui ne disposaient pas du vocabulaire que nous avons créé au 20ème siècle pour décrire les personnes, les comportements, les motivations qui sortent du système patriarcal. Il ne nous est, de ce fait, pas possible de savoir qui était "simplement" fortement féministe (et ne supportait pas l’oppression subie par les femmes), qui était homosexuel-le, transsexuel-le, transgenre, ou qui cherchait simplement à disposer d’un peu plus de sécurité matérielle et sociale. Nous pouvons tout au plus poser des hypothèses plus ou moins étayées. Tout ce que nous pouvons dire avec certitude, c’est qu’il fallait des personnes exceptionnellement fortes et motivées pour oser transgresser un système aussi répressif et aussi pesant.
(5) Pour les personnes LGBTI
Aujourd’hui, les personnes qui ne correspondent pas aux stéréotypes patriacaux en matière de genre font face à une opposition qui a des racines idéologiques très archaïques et qui a pesé de tout son poids pendant au moins deux millénaires sur toute la société. C’est au nom de cette idéologie que les médecins se sont mis à corriger arbitrairement les nouveaux nés intersexués, que les fondamentalistes religieux, les psychiatres et les psychanalystes s’opposent de toutes leurs forces à une prise en charge respectueuse et adaptée des personnes transsexuelles et transgenres, quitte à sacrifier des personnes à la préservation de leurs préjugés. C’est toujours au nom de la même idéologie que les personnes homosexuelles et bisexuelles sont discriminées dans la société et que les femmes homosexuelles, qui s’inscrivent totalement en dehors de cette norme archaïque risquent tout particulièrement des représailles de la part de certains hommes qui n’ont de cesse de leur faire savoir "qui commande ici".
Les personnes aidantes, quel que soit leur formation, sont prises dans le même système. Les personnes qui sont hors normes ont, de ce fait, beaucoup de peine, à trouver une aide adaptée et respectueuse. Bien trop souvent, la relation thérapeutique devient un pugilat entre un thérapeute incapable de faire abstraction de ses préjugés, voire franchement homophobe et/ou transphobe et un-e client-e qui se trouve sans cesse en situation de devoir cadrer fermement la personne qui est censée l’aider. Quand ledit client n’a pas l’assise intérieure pour le faire, ce dernier se voir enfoncé encore plus la tête sous l’eau par la personne qui était censé l’aider et qui se prétend un-e professionnel-le de la relation d’aide. Mais même quand la personne est solide, on ne peut plus dire qu’une relation de ce style a encore quelque chose à voir avec une relation d’aide.
Il est naturel que des personnes qui se retrouvent sans cesse en face d’un tel comportement deviennent extrêmement méfiantes face aux professionnels de la relation d’aide et ne recourent à leur service que quand elles ont la preuve qu’elles se trouvent face à une personne réellement respectueuse de qui elles sont, ce qui est rarement le cas.
(6) Quelques références
Les quelques références qui figurent ci-dessous sont loin d’être exhaustives. Elles vous permettront néanmoins de creuser certains des aspects de cette question.
[1] Guy Bechtel,
Les quatre femmes de dieu
Éditeur : Omnibus (24 février 2000)
ISBN : 2259192513
Cet ouvrage documente la manière dont le christianisme a été utilisé par les hommes pour mettre les femmes en esclavage. Il est extrêmement bien documenté et rédigé.
[2] Shere Hite,
Sexe et business
Éditeur : Village Mondial (1 novembre 2000)
Format : Relié - 272 pages
ISBN : 2842110994
Cet ouvrage parle des rapports hommes-femmes dans le monde professionnel. Dans un chapitre, il aborde l’impact des bandes d’adolescent-es sur le comportement de leurs membres.
[3] Marie-Jo Bonnet
Les relations amoureuses entre femmes, XVI-XX siècle
Éditeur : Odile Jacob (24 mai 2001)
Collection : Poches Odile Jacob
ISBN : 2738110126
Un des rares ouvrages sur le sujet. Fort bien écrit. Aborde également la question des comportements transgressant les normes en matière de genre ("cross gender" en anglais, comme par hasard, cette expression n’a pas de traduction en français).
[4] Vern L. Bullough, Bonnie Bullough
Cross dressing, sex and gender
Éditeur : University of Pennsylvania Press (mars 1993)
ASIN : 0812214315
Ouvrage très bien fait et l’un des seuls à traiter des traces historiques des comportements "corss gender" en occident.
[5] Alice Miller
Alice Miller a non seulement écrit sur les maltraitances, sur les causes de la violence dans les maltraitances graves, mais elle a aussi documenté l’enracinement historique et idéologique des maltraitances dans le système patriacal. Son apport est absoluement essentiel.
Alice Miller
C'est pour ton bien
Éditeur : Aubier Montaigne (novembre 12, 1998), Collection : Psychologie Ps,
ISBN : 2700703723
_ Alice Miller
L'enfant sous terreur
Éditeur : Aubier Montaigne (janvier 7, 1993), Collection : Psychologie Ps,
ISBN : 2700721063
_ Alice Miller, Léa Marcou (Traduction)
Libres de savoir : Ouvrir les yeux sur notre propre histoire
Éditeur : Flammarion (août 2001)
ISBN : 2082100391
_ Alice Miller, Léa Marcou (Traduction)
Notre corps ne ment jamais
Éditeur : Flammarion (septembre 10, 2004)
ISBN : 2082103625
Il me semble que nous sommes en mesure aujourd’hui de tenter un regard anthropologique "prospectif". Ce serait poser la question : où cette évolution tente-t-elle de nous mener ? Si la femme a été l’inventrice de l’agriculture, il est évident qu’un système patriarcal qui basculait de la chasse-cueillette vers une sédentarité agricole se sentait en devoir de se réapproprier les sources de la richesse sous peine de tomber dans l’insignifiance. Plus tard, après la chute de l’empire romain, ce sont les anciennes réligions qui devenaient la cible du patriarcat, parce qu’elles attribuaient à la femme des rôles perçus comme trop importants : la prêtrise, la connaissance, la guérison (les infirmières en sont les lointaines héritières).
Le féminin était donc facilement le "perdant" dans ces dynamiques. Ce qui est plus navrant, c’est que les femmes sont elles-mêmes les bourreaux les plus acharnés de leur libertés et de leur pouvoir. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre conscience du rôle actif des femmes, notamment des grand-mères, dans les mutilations génitales féminines (voir Waris Dirie, ambassadrice ONU contre ces mutilations, et ses nombreux récits).
Aujourd’hui, la situation est par contre en train de changer rapidement :
la guerre n’est plus une question de violence corporelle, mais un échange de "coups technologiques" portés à partir d’une console
le savoir prend le dessus sur la force
les facteurs non-tangibles (émotions, intuition, créativité, empathie) sont reconnus de façon croissante comme aussi importants que les facteurs tangibles
et last but not least, par le biais de la contraception, la planète est en train de se féminiser ; en effet les hormones féminines artificielles se dispersent un peu partout dans la nature et augmentent un peu partout les cas de transexualité chez certains animaux (notamment poissons, oiseaux) chez qui ce type de phénomène pouvait être observé occasionnellement
Le futur reste à inventer, non seulement les rapports entre les sexes, mais aussi plus généralement la répartition des pouvoirs entre ce que nous appelons aujourd’hui le masculin et le féminin.
Si on tient compte de cela, les querelles égoïstes entre des fractions de communautés apparaissent comme petites et insignifiantes et leurs auteurs comme ignorants des enjeux et des développements historiques. Car la grande question reste : sur quelles valeurs et sur quelles attitudes voulons nous fonder la société de demain, c’est-à-dire la société de la connaissance. Il est certain que les réponses émanant d’individus peu conscients et dont les pensées sont prisonnières d’un état hormonal (noyés dans le testostérone) manqueront singulièrement de pertinence. Le fait que des communautés, actuellement encore minoritaires, lancent un débat de qualité, comme ici, c’est prometteur.
Félicitations pour cet excellent travail à Marie-Noëlle Baechler. On peut dire que la souffrance a servi à quelque chose, toutes les qualités de la résilience sont là.
Bonjour et merci de votre message.
J’ai, pour ma part, une autre perception des racines de l’oppression dont les femmes et les personnes gender variant ont souffert et souffrent depuis tant de siècles. Je ne crois pas que des contraintes liées à des systèmes de production et à des systèmes économiques suffisent à expliquer cette dernière. Même si elles sont actuellement minoritaires sur cette planète, il a existé d’autres formes de société que les société patriacales et elles ont accordé une bien plus grande place aux femmes et aux personnes gender variant.
Je suis pour ma part convaincue que cette oppression a des racines affectives bien plus fortes que des forces de nature économique. La peur que nombre d’hommes ont des femmes, la peur de nombre de ces derniers face à leur propre part de féminité ont, à mes yeux, un rôle non négligeable dans ce qui se déroule encore sous nos yeux. Le système de maltraitance qu’Alice Miller appelle la "pédagogie noire" a un tel poids dans la plupart de nos sociétés que je suis, pour ma part, persuadée qu’il est une des racines majeures de ce système d’oppression. Et il est parfaitement à même d’expliquer comment et pourquoi des personnes gravement maltraitées finissent par faire le jeu de leurs bourreaux.